Ce blog a été créé par un étudiant en histoire et sociologie de l'Université du Havre. Il propose des articles allant du travail universitaire (exposé, compte-rendu...) à l'analyse spontanée de l'actualité... Il est donc à la fois objectif et subjectif, partial et impartial, méritant la plus grande prudence concernant les analyses de l'actualité notamment car elles sont parfois politiquement orientées.
Un petit cours de psychologie...
Je pousse ici un coup de gueule, car je ne crois pas être le seul dans cette situation. Un coup de gueule à l'encontre des familles, dont les enfants entreprennent des études supérieures dans l'indifférence générale. Expliquons-nous : je viens d'obtenir une licence d'histoire, avec mention « assez bien ». Il n'y a eu aucune réaction de mes parents, qui font comme si tout était normal, comme si réussir à l'université était facile, de surcroît inutile, et que, de toute façon, je reste un « faible », un « moins que rien », qui n'a pas de compétences et qui ne sait rien faire de ses mains. Or, premier problème : l'université, le plus souvent, forme les étudiants à des « professions intellectuelles », c'est-à-dire reposant sur l'oralité, sur le traitement de l'information, sur l'analyse et la synthèse de données, etc. Elle ne forme aucunement à la mécanique (si ce n'est en physique, dans son volet théorique), à la plomberie ou à la menuiserie, même si certains Institut Universitaire Technologique, mis en avant par l'ancien gouvernement comme étant l'excellence de l'enseignement supérieur français (on se demande pourquoi !), forme des « ingénieurs » (c'est plus valorisant que des « professeurs » alors que le niveau d'étude est le même, cherchez l'erreur) à des professions plus concrète de gestion, d'informatique, etc. Seulement, former un enseignant, n'est-ce pas concret ? N'est-ce pas celui qui va être chargé (sauf si on supprime son métier pour « inutilité ») d'enseigner sa discipline à des élèves, écoliers, collégiens, lycéens et étudiants ?
L'autre difficulté, pour un étudiant comme moi, et encore une fois je n'affiche pas ma singularité, car des camarades pourront certainement se reconnaître dans ce que je dis, c'est que beaucoup de familles pensent comme la doxa, pensent comme la « majorité » - cette fameuse « majorité » - qui correspond à une classe bien précise de la société. Il s'agit d'individus exerçant des professions intermédiaires, gagnant, en moyenne, entre 28 000 et 38 000 euros par an. Ce ne sont donc pas des familles qui croulent sous l'or, mais qui ont une assise sociale assez confortable pour vivre décemment, partir en vacances, avoir des loisirs, etc. Pour la plupart, ce sont aussi des gens qui ont une certaine vision du monde, quel que soit leur bord politique d'ailleurs, c'est-à-dire qui pensent leur existence, et du même coup l'avenir de leurs enfants, comme un idéal qu'ils auraient aimés atteindre. Seulement, souvent, je ne dis pas toujours, ce sont des gens frustrés car ils n'ont pas fait ce qu'ils auraient aimé (ce qui est désolant, je suis d'accord) et qui projettent leurs espoirs sur leurs enfants (c'est aussi tout à fait honorable). Le problème, c'est que pour l'enfant cela peut-être un peu lourd à gérer, que ce soit émotionnellement et scolairement, s'il ne va pas dans les voies que les parents ont espéré pour leur enfant.
Je crois que, malheureusement pour moi, je tombe dans cette catégorie. Je dois ajouter, pour essayer de faire la part des choses, et ne pas tomber dans la caricature, que mes parents m'ont laissé faire ce que je voulais. Mais là encore, et ils l'ont sous-entendu à plusieurs reprises, c'est parce que cela correspond à leur vision du monde idéale. Ils sont très humanistes, dans le sens où ils s'intéressent à des causes d'avant-garde, qu'ils aiment voyager et comprendre le monde. Avoir des parents comme ça, c'est aussi une fierté pour un enfant, j'ose le mot. Mais, d'un autre côté, ils sont « traditionnels », matérialistes, attachés à la réussite financière qui passe avant les études supérieurs. De fait, ils sont donc plutôt favorables à des études courtes, professionnelles et débouchant sur un emploi. D'ailleurs, mon frère, qui travail l'été, qui a gagné de l'argent de poche, fait la fierté de mes parents pour cette seule raison. De plus, étant serviable et aidant à la maison, il a toute les qualités pour entrer dans les critères de réussite sociale de mes parents. Pour moi, c'est déplorable, et très mal engagé, car je suis tout le contraire.
Parler de tout ça a pour but de montrer qu'il existe, en France, une mentalité involontairement hostile aux études longues et qu'il est, malheureusement, fort logique que les hommes politiques dénaturent l'enseignement supérieur et le déconsidèrent en faisant de lui une outre à vomir, n'ayons pas peur des mots. Le traitement médiatique, insultant à l'égard des professeurs, la manière dont la LRU a été adopté, est proprement scandaleux dans un pays démocratique. Il y a une littérature universitaire importante sur le sujet du « déclin » de l'enseignement supérieur en France. Le fait que mes parents déconsidèrent l'enseignement supérieur n'est pas étonnant du tout puisqu'ils sont attachés aux valeurs du travail rémunérateur et manuel, aux études courtes ou à l'idéal de la réussite scolaire (presque) parfaite. Pour eux, avoir des capacités physiques ou artistiques est une preuve de réussite (je chante faux, je ne sais jouer d'aucun instrument de musique et le syndrome dont je suis atteint compromet quelque peu mes facultés physiques, et donc sportive).
Je crois qu'ils n'ont pas conscience de leur univers mental puisque c'est le fruit de leur éducation, le fruit d'une génération, finalement. La génération des années 80 et du début des années 90 est encore marquée par cet univers, alors que les réalités sociales et professionnels ne sont pas les mêmes. Nos parents ont bénéficiés de l'élan des Trente Glorieuses. Nous, ont bénéficie des conséquences de la crise économique des années 80, doublé, à notre entrée dans la vie active, par la crise de 2008. Après, de nombreux sociologues, parlent de notre génération comme d'une « génération sacrifiée ». Et tout cela, pour mes parents, n'a aucun fondement ! Alors, à partir de là, comment leur vision de réalité sociale des jeunes d'aujourd'hui, qu'ils ne connaissent qu'à travers leurs enfants, et les enfants des "amis" (qui sont bien placés socialement), poura t-elle évoluer ? Ils restent enfermés dans un idéal de la réussite individuel que je ne parviens pas à saisir. Est-il si étonnant que plusieurs millions de Français aient encore voté Sarkozy, et Le Pen, aux dernières élections ? Je ne crois pas. Il y a un esprit derrière. Et si mes parents sont « de gauche », ils seraient plutôt classés dans la catégorie des idéalistes, mais de ceux qui cherchent à faire avancer les choses en s'impliquant, parce que les idées ne servent à rien, il faut du concret. L'investissement de mes parents dans une AMAP, dans des associations, n'a de sens qu'au regard de ce que j'ai dis plus haut.
Le problème, c'est qu'il s'agit d'une philosophie de vie, d'un état d'esprit, qui constitue ce que sont mes parents, c'est-à-dire leur personnalité, leur personne tout entière. Ils s'investissent dans ce qu'ils font et n'ont peut-être pas le recul nécessaire vis-à-vis de leurs idées et de leur conception du monde et de la société (comme je ne l'ai pas par rapport à mes idées, c'est possible aussi !). De fait, ils vont déconsidérer tout ce qui ne leur ressemble pas et entrer dans le domaine de l'intolérance (concernant la vision de la réalité sociale, de la vie quotidienne) et vont se prémunir face aux intrusions (jugés « anormales » et « déviantes ») par le mépris et l'indifférence (là encore, concernant uniquement les pratiques sociales quotidiennes, et non culturelles, par exemple, ne dénaturons pas les choses). C'est une réaction banale et normale chez eux, et que l'on retrouve dans beaucoup de familles. Dès lors, j'analyse leur mépris à mon égard par le fait que, élève moyen, enfant colérique et renfermé, j'ai réussi là ou ils pensaient que j'échouerai. Je crois que pour eux, intérieurement, c'est un affront que leur fils ait obtenu sa licence avec mention. J'ai réussis, pour le moment, à réaliser mon rêve de gosse, là ou ils ont finalement échoués. Dans ce cas, deux réactions auraient pu être possible : ils sont fier de leur enfant, et ils lui font savoir (comme c'est souvent le cas dans les familles ouvrières et modestes) ou ils considèrent que c'est un affront et ils lui font aussi savoir (ils sont méprisants et indifférents, parce que, après tout, c'est tellement normal de décrocher une licence avec mention). Dans l'université du Havre, seulement en Histoire, moins de 1/3 des étudiants est arrivé en Licence 3. Le taux d'échecs est énorme. De plus, ayant redoublé deux fois (la 3e et la 2de, qui sont des classes de transitions extrêmement déterminantes), je fais parti, je n'y peux rien, des 24% de redoublant dans l'enseignement secondaire, qui parviennent à franchir le seuil de la première année universitaire. Je suis une sorte de miraculé qui a beaucoup de chance, plus que de mérite personnel. Même ça, mes parents ne le reconnaissent pas.
Alors, si j'ai un conseil, fort modestement, a donner aux étudiants ou aux élèves de tous ordres, qui doute d'eux-mêmes parce que leur entourage est méfiant, qu'il est parfois méprisant et indifférant, c'est de ne jamais se démonter, de toujours persévérer et d'essayer (parce que c'est très dur, j'en sais quelque chose) de gérer au mieux les échecs personnels, qui sont des blessures d'autant plus profonde qu'elles viennent alimenter le moulin des parents (« tu vois, t'es un incapable ! »). Personnellement, l'échec terrorise pour cette raison. Lorsque l'on est méprisé, le mépris nous sert finalement, il faut le reconnaître, de booster pour mieux faire. Mais, en même temps, il nous humilie davantage et la mention obtenue c'est ma première réussite scolaire, la première pour laquelle j'ai eu une véritable joie. Mes camarades de l'université n'ont pas ressenti la même chose, même si, pour tous c'est un soulagement d'avoir réussi. Un camarade, en master 2 l'année prochaine (je n'en doute pas une seconde), a un peu la même conception que moi de la réussite. Six ans d'amitié nous ont permis de nous connaître et il est passé, tout comme moi, par des périodes de doute et de remise en cause de soi-même et de ses capacités. Il est meilleur que moi scolairement (ce qui est un plus), mais ces parents n'ont pas la même vision des choses, tout en étant exigeants avec leur enfant (c'est normal, et je ne reproche pas cela à mes parents).
Mes redoublements, dans ma famille, même si mes parents ont mis dessus l'étiquette de « nouvelle chance », ont été perçu comme une « honte » et un échec, vécu collectivement. Cette conception de l'échec scolaire est visible dans les familles qui aspirent à monter dans la classe moyenne « intermédiaire ». De fait, si l'on fait la synthèse, à gros traits, de la description que je viens de faire, nous nous apercevons que mes parents sont pris entre deux conceptions de la société, l'une qui est la résultante de la famille paternelle, plus modeste, pour qui la réussite se mérite et pour qui il faut souffrir pour être récompensé (c'est une vision très ouvrière du travail) et de l'autre côté, dans la famille maternelle, mes grand-parents ont bénéficié des Trente-Glorieuses, avec une conception de la réussite qui correspond à celle des « héritiers » que décrit Bourdieu. Fonctionnaires, mes grand-parents voulaient sans doute le mieux pour leurs enfants, mais avec cette idée qu'ils devaient choisir ce qui est bien pour eux. Ma mère l'a mal vécue. Elle a certainement entretenue (je n'en sais rien, je l'analyse comme ça) une réaction vis-à-vis de sa propre scolarité (du reste brillante), mais il est un fait qu'elle n'a pas poursuivi d'études supérieurs, alors qu'elle était inscrite à l'université. Je n'en connais pas les raisons, mais depuis elle déconsidère l'enseignement supérieur, surtout les lettres et sciences humaines, d'une manière disproportionné, la fac n'étant plus du tout la même dans les années 2010 que dans les années 1980.
Le contexte familial joue donc un rôle très important dans le choix d'orientation des enfants. Je crois que beaucoup d'échec sont dû à ce point précis : au Canada, la grande majorité des étudiants, à une enquête effectuée sur le sujet de leur condition de vie, répondent qu'ils sont soutenus par la famille. En France, de tout mes camarades de la Licence, aucun n'a fait état de conflit avec ses parents à ce sujet (où alors je ne le sais pas !). Ajoutons que beaucoup de parents d'étudiants, encore aujourd'hui, font partie des classes moyennes supérieurs et professions libérales (enfants de médecins, de cadres, d'ingénieurs, ou de professeurs). C'est une réalité. Les gens qui viennent d'un milieu social intermédiaire, comme le mien, se trouvent confrontés à deux réalités : l'aspiration a être comme ces gens de la classe moyenne supérieure sur le plan des idéaux, tout en restant très matérialistes, attachés aux études courtes et à l'entrée rapide sur le marché du travail des enfants. Pris entre deux conceptions sociales, ces étudiants doivent être beaucoup à choisir la réorientation vers des filières courtes (certes honorables socialement, mais qui ne sont pas forcément le choix des intéressés).
Il y a donc le choix entre le soutien des familles à ces enfants « différents » (et dont les aspirations sont somme toute logique, eut égard à l'éducation d'ouverture au monde et aux choses de l'esprit que j'ai reçu) ou entre la pression pour le faire renoncer à son choix. Pression souvent involontaire des parents, qui ne s'en rende pas compte, ce qui est d'autant plus dramatique. Cette double conception de la société va fabriquer, à plus ou moins long terme, une génération de personnes frustrés, favorisant les inégalités et faisant monter l'extrême-droite, qui joue sur cette aspiration, d'une large classe moyenne, a une vie qu'elle n'aura jamais. Maintenant, pour que ça change, tout dépend de la société que l'on veut pour ses enfants. Pour ma part, tant que je pourrais, j'irais au bout de ce que j'ai entrepris (quel que soit l'attitude de mes parents et le prix à payer pour mon choix, je n'en serais que plus méritant, na !).