Ce blog a été créé par un étudiant en histoire et sociologie de l'Université du Havre. Il propose des articles allant du travail universitaire (exposé, compte-rendu...) à l'analyse spontanée de l'actualité... Il est donc à la fois objectif et subjectif, partial et impartial, méritant la plus grande prudence concernant les analyses de l'actualité notamment car elles sont parfois politiquement orientées.
À l'automne 397, le comte d'Afrique, Gildon, dans un premier temps, cesse les livraisons de blé en direction de Rome et reconnaît, dans un second temps, l'autorité de l'empereur d'Orient, Arcadius. Le régent de l'empire, Stilicon, nommé en 395 par Théodose le Grand, fait déclarer Gildon, par le Sénat, hostis publicus, c'est-à-dire ennemi public. Une armée est confiée à Mascezel, frère du sécessionniste, qui débarque en Afrique dès 398 et remporte une victoire entraînant l'arrestation de Gildon et sa mise à mort (ou son suicide). Ce résumé que je viens de dresser pourrait être celui d'un bon manuel d'histoire. Comme nous le verrons, cet épisode est beaucoup plus complexe et plus intéressant qu'on ne l'imagine.
Le De Bello Gildonicode Claudien est la source principale concernant cette guerre. Ce n'est pas la seule puisque Ammien Marcellin le reprend au livre 29 de ses Histoires et même Augustin, évêque d'Hippone, en parle. Comme Yves Modéran nous y invite, il faut être prudent au sujet de ses sources. Il est particulièrement critique envers Claudien. À juste titre, il explique que plusieurs noms de tribus africaines cités sont celles présentent sur place au Ier siècle de notre ère. L'évènement à lieu à la fin du IVe. Cela dénote un manque d'objectivité de Claudien. Nous pouvons douter de ses informations. Seulement, Claudien écrit son récit de la guerre en avril 398, c'est-à-dire quelques mois, voir quelques semaines à peine après les faits. De cela nous pouvons affirmer, d'une part, que nous avons affaire à de l'histoire brûlante et donc que Claudien a pu disposer de témoignages et de sources de première main, et d'autre part qu'il méconnaît l'histoire et la culture de l'Afrique de son époque. Cela peux engager l'historien à se montrer critique vis-à-vis des interprétations que Claudien pourrait émettre.
Je citais Augustin, mais il y a aussi Orose qui nous en parle dans ses Historiae Adversus Paganos de 417. Cette version là est chrétienne alors que celle de Claudien s'inscrit encore dans une certaine tradition romaine. Orose est peut-être, aussi, la plus « historique ». Il revient sur les causes de la révolte et en donne une interprétation sur laquelle nous auront tout le loisir de revenir. Enfin, concernant les sources, il y a encore Zosime, un byzantin, qui relate cette guerre, près d'un demi-siècle après les faits, dans le livre 5 de son Histoire romaine. Du reste, il n'en fait qu'un bref résumé, pas plus conséquent que celui brossé par moi en introduction. Ce qui est surtout important concernant ses sources c'est d'essayer de comprendre qui était Gildon, certes, mais aussi l'image que les écrivains contemporains, ou plus tardif, avait de lui.
Claudien brosse l'image du parfait empereur-tyran dont Lucien Jerphagnon décrit si bien le portrait dans son Histoire de la Rome antique. L'individu apparaît comme un étranger de Rome. Zosime parle même de « fureur barbare » pour le désigner. Cela ne signifie pas grand chose, certes, mais donne une idée de la perception qu'on eu de Gildon ses contemporains. Il me semble pourtant, a y regarder de plus près, que ce personnage ressemble étrangement à ce successeur d'Aetius, Aegidius qui, bien qu'étant citoyen romain, ne reconnu pas Sévère, alors empereur d'Occident, sans pour autant usurper la pourpre pour son propre compte. Gildon a-t-il voulu en faire de même avec l'Afrique du Nord ? Sa tentative est-elle survenue trop tôt ? A t-il réellement voulu usurper la pourpre comme il en est accusé ? Je tenterais ici de répondre à ses questions qui peuvent amener des interprétations différentes en fonction des réponses qui leurs sont données.
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À cette époque, l'Empire étant trop vaste, il était dirigé par deux empereurs – Théodose le Grand à l'Est et Valentinien II à l'Ouest – et il fallait plus de généraux pour maintenir l'ordre. Il y a alors quatre maîtres des soldats : Richomer, Abudantius, Addeus et Gildon. Le commandement militaire de l'Empire est assuré par ce qu'on appel un magistri militum, un maître des soldats. Celui-ci est secondé par un maître des troupes à pied et par un maître de la cavalerie. En 393, alors que règne encore Théodose le Grand, Stilicon était magister utriusque militiae, titre très avantageux en terme de prestige et de pouvoir effectif. Deux ans plus tôt, Stilicon n'était encore que le maître des soldats, alors en concurrence avec le maître des soldats de la cour, Promotus. Le commandement de Stilicon s'étendait sur quatre provinces que sont la Thrace, la Thessalie, la Bisaltie et l'Illyrie.
En 394, Stilicon se trouve être le seul au-dessous de l'empereur dans la hiérarchie militaire et c'est tout naturellement que, en janvier 395, « Théodose étant mort après la défaite d'Eugène, [il] retint dans l'armée dont il était maître tout ce qu'il y avait d'hommes vaillants et aguerris, et renvoya en Orient toutes les personnes inutiles et de rebut. » (Zosime, 5) Il devient général en chef de l'armée et régent d'Occident. Le « barbare » contrôle, de facto, tout l'Empire. Pour lui, les chose vont certainement se passer beaucoup plus difficilement que prévu. En Orient, Arcadius, ayant pour conseiller militairement les généraux Abudantius et Addeus, de très bons stratèges. Alaric Ier, un roi des Goths, mène ses soldats à piller la Grèce dès 396 et il obtient le commandement de l'Illyrie, charger de défendre cette province des éventuelles incursions de Stilicon.
Le morcèlement de l'empire à ce moment là va avoir plusieurs répercussions assez grave. D'une part, les tentatives de Stilicon pour rétablir son autorité en Orient vont toutes échouer. D'autre part, Arcadius laisse un eunuque, Eutrope, assassiner son Préfet du Prétoire, Rufin, et se débarrasser des meilleurs généraux orientaux que sont Timase et Abudantius. Mais « Eutrope désirant empêcher [que Stilicon] ne vint à Constantinople, conseilla à l'empereur d'assembler le Sénat et de le déclarer ennemi de l'empire. Ce qui ayant été fait, il s'unit avec Gildon, comte d'Afrique, et par son moyen ôta l'Afrique à Honorius pour la donner à Arcadius. » (Zosime, 5) Longtemps, j'ai cru naïvement à cette histoire car elle est réaliste et séduisante.
Eutrope, ayant obtenu la disgrâce des plus puissant dignitaires de la cour, parvint à déclarer Stilicon hostis publicus. Dans le même temps, il complote avec Gildon qui se rallie à l'empire d'Orient. Stilicon, en voyant cela, entre dans une grande colère et, aidé par la fureur du Sénat d'avoir été aussi proprement renié, proclame à son tour Gildon hostis publicus. Par le soutien de Mascezel, le frère du traître, il met fin à la rébellion. La complexité de l'affaire, à ce stade, amène à penser que Stilicon et Gildon ne s'entendaient pas. Cette mésentente viendrait confirmer le lien unissant le comte à la cour de Constantinople. Seulement, si le raisonnement tient debout, il est un peu trop simpliste et ne prend pas du tout en compte des origines maures de Gildon.
Faut-il pour autant discrédité toute la vision de Zosime ? La vérité serait-elle si éloignée du récit « officiel » ? A t-on cherché à diffuser, volontairement ou non, une version de propagande afin de cacher une certaine vérité ?