Ce blog a été créé par un étudiant en histoire et sociologie de l'Université du Havre. Il propose des articles allant du travail universitaire (exposé, compte-rendu...) à l'analyse spontanée de l'actualité... Il est donc à la fois objectif et subjectif, partial et impartial, méritant la plus grande prudence concernant les analyses de l'actualité notamment car elles sont parfois politiquement orientées.
Jules Michelet par Thomas Couture
Il y a deux catégories d’historiens de la littérature. Appelons-les, d’expression tantôt humoristique et tantôt flatteuse, renards ou hérissons, papillons ou taupiers, parachutistes ou truffiers. L’historien littéraire généraliste erre donc de sujet en sujet comme un renard, ratisse d’innombrables djebels comme faisaient nos parachutistes, papillonne enfin de fleur en fleur à l’instar du séduisant insecte que l’on sait. Paul Viallaneix appartient plutôt, lui, à la seconde race, celle des spécialistes. Il se roule en boule sur son site préféré en posture efficacement défensive, à la manière du hérisson ; il farfouille sans trêve sa taupinière d’élection, pas n’importe laquelle ; et surtout il déniche volontiers son fruit d’or, sa truffe ; celle-ci a nom Jules Michelet, professeur au Collège de France, que Viallaneix explore en effet depuis bientôt un demi-siècle. Des trois métaphores, on laissera de côté les deux premières, un peu douteuses, et l’on adoptera la troisième, celle du truffier : grand enseignant clermontois, Viallaneix est à l’affût de ce trésor, de cette truffe miraculeuse qu’est la vie de Michelet. Pas une minute d’existence, pas une indigestion, pas un rapprochement amoureux de Jules n’échappe à la vigilance de l’universitaire de Clermont. Et cela donne, empressons-nous de le dire, un livre passionnant, qu’avec quelques efforts bien des lecteurs et surtout des lectrices parviendront à lire jusqu’au bout, ou peu s’en faudra. J’évoque les lectrices, car Michelet, toujours à l’affût de l’inédit, s’est passionné pour le néoféminisme des années 1850-1860 ; et de même a-t-il popularisé, sous Napoléon III, l’écologie, l’alpinisme en chambre et la mode des plages ; il devait, en ces divers domaines, à sa deuxième femme, la pertinente et réfrigérante Athénaïs, tant aimée de l’époux. Esprit universel, Michelet néanmoins était peu doué pour les langues étrangères : à l’hôtel, en Suisse, notre homme ne s’exprimait que par signes à l’intention des autres voyageurs, qu’ils fussent allemands ou italiens. Incompétence linguistique ! Elle n’empêchait pas le génial ignorantin d’éprouver pour la Prusse (et même pour Bismarck !) une affection ou à tout le moins une admiration mêlée d’estime, qui ne sera certes pas payée de retour : le réveil, au lendemain du désastre français de 1870-1871, sera très dur pour le malheureux Jules, cruellement victime de ses sympathies progermaniques. Du côté de l’Italie, son inaptitude linguistique, à l’oral, ne le dissuadait nullement de faire connaître dans notre pays, par des traductions ad hoc, oeuvres de sa jeunesse, un fragment de Vico, l’immense penseur napolitain du temps des Lumières. Cela dit, c’est d’abord et avant tout la France, cette personne très charnelle, femme depuis le talon jusqu’au crâne, qui demeure l’objet de ses attentions presque exclusives, et fortement orientées comme on va le voir : en Avignon, emporté par une fougue anticurés qui restera l’une des grandes constances de son existence, Michelet voit dans le passé du Comtat Venaissin ex-papal l’Inquisition partout présente. Se fiant aux dires de la concierge bavarde qui lui fait visiter le palais des Papes, il loge l’inévitable bûcher inquisitorial dans ce qui n’est en fait que l’immense cuisine de cette vaste demeure, et il transforme les vieilles latrines en ci-devant oubliettes abominables, où l’on précipitait les adversaires du catholicisme. Au bagne de Toulon, le commissaire principal a surtout envie de se débarrasser de l’encombrant visiteur qui lui vient du Collège de France, en quête d’archives : il explique donc à Jules que les archives « bagnardes » remontent effectivement à 1670, mais il ajoute que l’administration pénitentiaire s’en est débarrassée pour les livrer à la Direction de l’artillerie qui les a transformées en cartouches ; Michelet prend cette affirmation pour argent comptant. Il ignore bien sûr, et comment le lui reprocher, qu’André Zysberg, près d’un siècle plus tard, tirera de cette paperasserie archivistique des galères de Toulon, en fait fort bien conservée, l’une des grandes thèses d’histoire quantitative de notre temps relative aux galériens du Roi-Soleil. Quant à l’autre versant de la puissance navale française, côté Bretagne cette fois, Jules garde surtout de l’Armorique un souvenir de tendresse et d’amour : Athénaïs, nouvelle Nausicaa, s’y était départie pour une fois de sa froideur usuelle et lui avait prodigué ses faveurs, à marée basse, dans une caverne de la côte d’Armor. L’épouse numéro deux est du reste présente presque à chaque pas dans ce livre : comme me le disait un jour mon maître Braudel, elle ambitionnait de s’asseoir à la table de travail de l’historien alors que lui la voulait surtout dans son lit. En fin de compte, ou plutôt de parcours, les époux, sans cesser de s’aimer, choisiront de faire chambre à part.
Faut-il penser que le protestantisme a contribué pour sa part à la fascination qu’éprouve Viallaneix pour Michelet ? Le premier des deux, chronologiquement ultérieur, est grand connaisseur de la pensée de Calvin. Quant au second, par aversion, voire haine, vis-à-vis du catholicisme, il nourrissait des sympathies pour les Églises huguenotes : Coligny était en effet l’un des personnages que Michelet appréciait le plus ; et cela même si, à tout prendre, les pensées « micheletiennes », en fait de religion, sont surtout plus proches d’un oecuménisme de type universaliste incluant l’hindouisme ou le bouddhisme, incapables qu’elles sont de se plier à une théologie rigide de type réformé. Reste que Michelet est indiscutablement l’un des pères spirituels de la gauche française. Une gauche qui (à la différence du robespierrisme dont notre historien se méfiait) n’a strictement rien qui puisse choquer puisqu’elle est à l’origine de nos institutions républicaines (1870-1998), plus vivantes que jamais quoi qu’on dise. Père spirituel du « sinistrisme », Jules a pourtant, au fil de son Histoire de France, des partialités qui laissent pantois : Catherine de Médicis fut, quoique à éclipses, championne de la coexistence entre papistes et huguenots ; or elle n’est plus, sous la plume de Michelet, qu’une vieille chipie qui se repaît du sang des religionnaires. Quant à Louis XIV, Michelet en fait, calomnie absurde, un jésuite encarté (sic) dont la Révocation (c’est exact, cette fois) demeure l’impardonnable forfait. On regrette que Viallaneix, si attentif aux faits et gestes de son grand homme, mais aussi aux rafales d’éditions des livres d’histoire d’icelui, n’ait pas noté au passage, de volume en volume, les fulgurances et les éclairs de génie, voire les erreurs et parfois les mensonges, qui, d’une page l’autre, « émaillent » , comme on disait jadis, les tomes successifs de la susdite Histoire de France de Jules. Le rédacteur de cette biographie d’historien, car c’en est une et de première force, nous répondra sans doute que l’énorme part qu’il a donnée dans son livre à la vie privée du « héros » lui interdisait de surcroît d’alourdir encore ce volume de six cents pages par un travail supplémentaire d’épluchage historiographique relatif aux belles intuitions... et aux bourdes sottes des ouvrages de l’époux d’Athénaïs. « Epluchage » qui fera l’objet, souhaitons-le, d’un autre volume, sous la plume toujours fertile et bien inspirée de notre professeur auvergnat...
Emmanuel Le Roy Ladurie