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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 15:55

Un petit cours de psychologie...

 

Je pousse ici un coup de gueule, car je ne crois pas être le seul dans cette situation. Un coup de gueule à l'encontre des familles, dont les enfants entreprennent des études supérieures dans l'indifférence générale. Expliquons-nous : je viens d'obtenir une licence d'histoire, avec mention « assez bien ». Il n'y a eu aucune réaction de mes parents, qui font comme si tout était normal, comme si réussir à l'université était facile, de surcroît inutile, et que, de toute façon, je reste un « faible », un « moins que rien », qui n'a pas de compétences et qui ne sait rien faire de ses mains. Or, premier problème : l'université, le plus souvent, forme les étudiants à des « professions intellectuelles », c'est-à-dire reposant sur l'oralité, sur le traitement de l'information, sur l'analyse et la synthèse de données, etc. Elle ne forme aucunement à la mécanique (si ce n'est en physique, dans son volet théorique), à la plomberie ou à la menuiserie, même si certains Institut Universitaire Technologique, mis en avant par l'ancien gouvernement comme étant l'excellence de l'enseignement supérieur français (on se demande pourquoi !), forme des « ingénieurs » (c'est plus valorisant que des « professeurs » alors que le niveau d'étude est le même, cherchez l'erreur) à des professions plus concrète de gestion, d'informatique, etc. Seulement, former un enseignant, n'est-ce pas concret ? N'est-ce pas celui qui va être chargé (sauf si on supprime son métier pour « inutilité ») d'enseigner sa discipline à des élèves, écoliers, collégiens, lycéens et étudiants ?


L'autre difficulté, pour un étudiant comme moi, et encore une fois je n'affiche pas ma singularité, car des camarades pourront certainement se reconnaître dans ce que je dis, c'est que beaucoup de familles pensent comme la doxa, pensent comme la « majorité » - cette fameuse « majorité » - qui correspond à une classe bien précise de la société. Il s'agit d'individus exerçant des professions intermédiaires, gagnant, en moyenne, entre 28 000 et 38 000 euros par an. Ce ne sont donc pas des familles qui croulent sous l'or, mais qui ont une assise sociale assez confortable pour vivre décemment, partir en vacances, avoir des loisirs, etc. Pour la plupart, ce sont aussi des gens qui ont une certaine vision du monde, quel que soit leur bord politique d'ailleurs, c'est-à-dire qui pensent leur existence, et du même coup l'avenir de leurs enfants, comme un idéal qu'ils auraient aimés atteindre. Seulement, souvent, je ne dis pas toujours, ce sont des gens frustrés car ils n'ont pas fait ce qu'ils auraient aimé (ce qui est désolant, je suis d'accord) et qui projettent leurs espoirs sur leurs enfants (c'est aussi tout à fait honorable). Le problème, c'est que pour l'enfant cela peut-être un peu lourd à gérer, que ce soit émotionnellement et scolairement, s'il ne va pas dans les voies que les parents ont espéré pour leur enfant.


Je crois que, malheureusement pour moi, je tombe dans cette catégorie. Je dois ajouter, pour essayer de faire la part des choses, et ne pas tomber dans la caricature, que mes parents m'ont laissé faire ce que je voulais. Mais là encore, et ils l'ont sous-entendu à plusieurs reprises, c'est parce que cela correspond à leur vision du monde idéale. Ils sont très humanistes, dans le sens où ils s'intéressent à des causes d'avant-garde, qu'ils aiment voyager et comprendre le monde. Avoir des parents comme ça, c'est aussi une fierté pour un enfant, j'ose le mot. Mais, d'un autre côté, ils sont « traditionnels », matérialistes, attachés à la réussite financière qui passe avant les études supérieurs. De fait, ils sont donc plutôt favorables à des études courtes, professionnelles et débouchant sur un emploi. D'ailleurs, mon frère, qui travail l'été, qui a gagné de l'argent de poche, fait la fierté de mes parents pour cette seule raison. De plus, étant serviable et aidant à la maison, il a toute les qualités pour entrer dans les critères de réussite sociale de mes parents. Pour moi, c'est déplorable, et très mal engagé, car je suis tout le contraire.


Parler de tout ça a pour but de montrer qu'il existe, en France, une mentalité involontairement hostile aux études longues et qu'il est, malheureusement, fort logique que les hommes politiques dénaturent l'enseignement supérieur et le déconsidèrent en faisant de lui une outre à vomir, n'ayons pas peur des mots. Le traitement médiatique, insultant à l'égard des professeurs, la manière dont la LRU a été adopté, est proprement scandaleux dans un pays démocratique. Il y a une littérature universitaire importante sur le sujet du « déclin » de l'enseignement supérieur en France. Le fait que mes parents déconsidèrent l'enseignement supérieur n'est pas étonnant du tout puisqu'ils sont attachés aux valeurs du travail rémunérateur et manuel, aux études courtes ou à l'idéal de la réussite scolaire (presque) parfaite. Pour eux, avoir des capacités physiques ou artistiques est une preuve de réussite (je chante faux, je ne sais jouer d'aucun instrument de musique et le syndrome dont je suis atteint compromet quelque peu mes facultés physiques, et donc sportive).


Je crois qu'ils n'ont pas conscience de leur univers mental puisque c'est le fruit de leur éducation, le fruit d'une génération, finalement. La génération des années 80 et du début des années 90 est encore marquée par cet univers, alors que les réalités sociales et professionnels ne sont pas les mêmes. Nos parents ont bénéficiés de l'élan des Trente Glorieuses. Nous, ont bénéficie des conséquences de la crise économique des années 80, doublé, à notre entrée dans la vie active, par la crise de 2008. Après, de nombreux sociologues, parlent de notre génération comme d'une « génération sacrifiée ». Et tout cela, pour mes parents, n'a aucun fondement ! Alors, à partir de là, comment leur vision de réalité sociale des jeunes d'aujourd'hui, qu'ils ne connaissent qu'à travers leurs enfants, et les enfants des "amis" (qui sont bien placés socialement), poura t-elle évoluer ? Ils restent enfermés dans un idéal de la réussite individuel que je ne parviens pas à saisir. Est-il si étonnant que plusieurs millions de Français aient encore voté Sarkozy, et Le Pen, aux dernières élections ? Je ne crois pas. Il y a un esprit derrière. Et si mes parents sont « de gauche », ils seraient plutôt classés dans la catégorie des idéalistes, mais de ceux qui cherchent à faire avancer les choses en s'impliquant, parce que les idées ne servent à rien, il faut du concret. L'investissement de mes parents dans une AMAP, dans des associations, n'a de sens qu'au regard de ce que j'ai dis plus haut.


Le problème, c'est qu'il s'agit d'une philosophie de vie, d'un état d'esprit, qui constitue ce que sont mes parents, c'est-à-dire leur personnalité, leur personne tout entière. Ils s'investissent dans ce qu'ils font et n'ont peut-être pas le recul nécessaire vis-à-vis de leurs idées et de leur conception du monde et de la société (comme je ne l'ai pas par rapport à mes idées, c'est possible aussi !). De fait, ils vont déconsidérer tout ce qui ne leur ressemble pas et entrer dans le domaine de l'intolérance (concernant la vision de la réalité sociale, de la vie quotidienne) et vont se prémunir face aux intrusions (jugés « anormales » et « déviantes ») par le mépris et l'indifférence (là encore, concernant uniquement les pratiques sociales quotidiennes, et non culturelles, par exemple, ne dénaturons pas les choses). C'est une réaction banale et normale chez eux, et que l'on retrouve dans beaucoup de familles. Dès lors, j'analyse leur mépris à mon égard par le fait que, élève moyen, enfant colérique et renfermé, j'ai réussi là ou ils pensaient que j'échouerai. Je crois que pour eux, intérieurement, c'est un affront que leur fils ait obtenu sa licence avec mention. J'ai réussis, pour le moment, à réaliser mon rêve de gosse, là ou ils ont finalement échoués. Dans ce cas, deux réactions auraient pu être possible : ils sont fier de leur enfant, et ils lui font savoir (comme c'est souvent le cas dans les familles ouvrières et modestes) ou ils considèrent que c'est un affront et ils lui font aussi savoir (ils sont méprisants et indifférents, parce que, après tout, c'est tellement normal de décrocher une licence avec mention). Dans l'université du Havre, seulement en Histoire, moins de 1/3 des étudiants est arrivé en Licence 3. Le taux d'échecs est énorme. De plus, ayant redoublé deux fois (la 3e et la 2de, qui sont des classes de transitions extrêmement déterminantes), je fais parti, je n'y peux rien, des 24% de redoublant dans l'enseignement secondaire, qui parviennent à franchir le seuil de la première année universitaire. Je suis une sorte de miraculé qui a beaucoup de chance, plus que de mérite personnel. Même ça, mes parents ne le reconnaissent pas.


Alors, si j'ai un conseil, fort modestement, a donner aux étudiants ou aux élèves de tous ordres, qui doute d'eux-mêmes parce que leur entourage est méfiant, qu'il est parfois méprisant et indifférant, c'est de ne jamais se démonter, de toujours persévérer et d'essayer (parce que c'est très dur, j'en sais quelque chose) de gérer au mieux les échecs personnels, qui sont des blessures d'autant plus profonde qu'elles viennent alimenter le moulin des parents (« tu vois, t'es un incapable ! »). Personnellement, l'échec terrorise pour cette raison. Lorsque l'on est méprisé, le mépris nous sert finalement, il faut le reconnaître, de booster pour mieux faire. Mais, en même temps, il nous humilie davantage et la mention obtenue c'est ma première réussite scolaire, la première pour laquelle j'ai eu une véritable joie. Mes camarades de l'université n'ont pas ressenti la même chose, même si, pour tous c'est un soulagement d'avoir réussi. Un camarade, en master 2 l'année prochaine (je n'en doute pas une seconde), a un peu la même conception que moi de la réussite. Six ans d'amitié nous ont permis de nous connaître et il est passé, tout comme moi, par des périodes de doute et de remise en cause de soi-même et de ses capacités. Il est meilleur que moi scolairement (ce qui est un plus), mais ces parents n'ont pas la même vision des choses, tout en étant exigeants avec leur enfant (c'est normal, et je ne reproche pas cela à mes parents).


Mes redoublements, dans ma famille, même si mes parents ont mis dessus l'étiquette de « nouvelle chance », ont été perçu comme une « honte » et un échec, vécu collectivement. Cette conception de l'échec scolaire est visible dans les familles qui aspirent à monter dans la classe moyenne « intermédiaire ». De fait, si l'on fait la synthèse, à gros traits, de la description que je viens de faire, nous nous apercevons que mes parents sont pris entre deux conceptions de la société, l'une qui est la résultante de la famille paternelle, plus modeste, pour qui la réussite se mérite et pour qui il faut souffrir pour être récompensé (c'est une vision très ouvrière du travail) et de l'autre côté, dans la famille maternelle, mes grand-parents ont bénéficié des Trente-Glorieuses, avec une conception de la réussite qui correspond à celle des « héritiers » que décrit Bourdieu. Fonctionnaires, mes grand-parents voulaient sans doute le mieux pour leurs enfants, mais avec cette idée qu'ils devaient choisir ce qui est bien pour eux. Ma mère l'a mal vécue. Elle a certainement entretenue (je n'en sais rien, je l'analyse comme ça) une réaction vis-à-vis de sa propre scolarité (du reste brillante), mais il est un fait qu'elle n'a pas poursuivi d'études supérieurs, alors qu'elle était inscrite à l'université. Je n'en connais pas les raisons, mais depuis elle déconsidère l'enseignement supérieur, surtout les lettres et sciences humaines, d'une manière disproportionné, la fac n'étant plus du tout la même dans les années 2010 que dans les années 1980.


Le contexte familial joue donc un rôle très important dans le choix d'orientation des enfants. Je crois que beaucoup d'échec sont dû à ce point précis : au Canada, la grande majorité des étudiants, à une enquête effectuée sur le sujet de leur condition de vie, répondent qu'ils sont soutenus par la famille. En France, de tout mes camarades de la Licence, aucun n'a fait état de conflit avec ses parents à ce sujet (où alors je ne le sais pas !). Ajoutons que beaucoup de parents d'étudiants, encore aujourd'hui, font partie des classes moyennes supérieurs et professions libérales (enfants de médecins, de cadres, d'ingénieurs, ou de professeurs). C'est une réalité. Les gens qui viennent d'un milieu social intermédiaire, comme le mien, se trouvent confrontés à deux réalités : l'aspiration a être comme ces gens de la classe moyenne supérieure sur le plan des idéaux, tout en restant très matérialistes, attachés aux études courtes et à l'entrée rapide sur le marché du travail des enfants. Pris entre deux conceptions sociales, ces étudiants doivent être beaucoup à choisir la réorientation vers des filières courtes (certes honorables socialement, mais qui ne sont pas forcément le choix des intéressés).


Il y a donc le choix entre le soutien des familles à ces enfants « différents » (et dont les aspirations sont somme toute logique, eut égard à l'éducation d'ouverture au monde et aux choses de l'esprit que j'ai reçu) ou entre la pression pour le faire renoncer à son choix. Pression souvent involontaire des parents, qui ne s'en rende pas compte, ce qui est d'autant plus dramatique. Cette double conception de la société va fabriquer, à plus ou moins long terme, une génération de personnes frustrés, favorisant les inégalités et faisant monter l'extrême-droite, qui joue sur cette aspiration, d'une large classe moyenne, a une vie qu'elle n'aura jamais. Maintenant, pour que ça change, tout dépend de la société que l'on veut pour ses enfants. Pour ma part, tant que je pourrais, j'irais au bout de ce que j'ai entrepris (quel que soit l'attitude de mes parents et le prix à payer pour mon choix, je n'en serais que plus méritant, na !).

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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 02:45

La peur d'un retour du Front National, et donc de son président, Jean-Marie Le Pen, au second tour de l'élection présidentielle de 2007, favorise le vote en faveur des partis traditionnels que sont le Parti Socialiste et la droite conservatrice, incarnée alors dans la jeune Union pour un Mouvement Populaire (fondée en 2002). La participation fut importante, marquée sans doute par une campagne dynamique de Nicolas Sarkozy, ministre dans le gouvernement sortant et Président de l'UMP. Près de 37 millions de votants et le candidat de la droite devance largement Ségolène Royale, candidate du Parti Socialiste, avec 31,8 % des voix. La défaite de la socialiste, donnée pourtant vainqueur de l'élection quelques semaines plus tôt, confirme les tensions qui règnent au sein du parti après l'échec de Lionel Jospin en 2002. Le grand perdant, du reste au profit de la droite classique, est Jean-Marie Le Pen, puisqu'il totalise 10,4 % des voix, largement devancé par un homme que personne n'attendait, François Bayrou, qui réalise le score de 18,5 % des voix.

Le débat traditionnel, qui n'eut pas lieu en 2002, Jacques Chirac ayant refusé de débattre avec un personnage comme Le Pen, s'est tenu le 2 mai. Il ne fut pas à l'avantage de la candidate socialiste, moins bien conseillée et dont l'expérience politique est clairement plus faible, eut égard au fait que son rival a été membre du gouvernement plusieurs années de suite, ce qui endurcit, si l'on peut dire. Ségolène Royale ne cache pas son virage vers le centre, cherchant, maladroitement, à faire fléchir Bayrou de son côté. Du reste, ce dernier, aveuglé par ce qu'il croit être une onction populaire, alors qu'il s'agit en réalité d'un vote de sanction à l'égard des socialistes et des conservateurs, va refuser d'appeler à voter pour quelqu'un. Il fondera même le Mouvement Démocrate, sensé succéder à l'UDF de Giscard d'Estaing. Au yeux de l'opinion, Royale s'est non seulement compromise, et ses manœuvres sont mal comprise par son propre camp. Le débat fut donc considérer comme un échec, notamment parce qu'elle a trop souvent affiché son émotion, ce qui, paraît-il est un signe de faiblesse en politique. Il n'est pas étonnant que Nicolas Sarkozy, le plus moral des hommes politiques français (c'est bien connu !), est su parfaitement gardé son calme. Notons que c'est sous sa présidence que sera entamé un virage vers l'extrême-droite tout à fait glauque. Il l'emporte facilement au second tour avec 53 % des voix.

Fraîchement élu, il nomme alors François Fillon comme Premier Ministre. Le Gouvernement va être décrié. Sarkozy, calculateur, sans état d'âme aucun d'ailleurs, va nommer des gens qui sont alors dans l'opposition, comme Hervé Morin ou Bernard Kouchner aux Affaires étrangères (homme qui est là pour plaire à la Maison Blanche). Le but affiché est d'affaiblir les socialistes et les centristes. Il est possible de dire que la méthode « Sarkozy » a plutôt bien fonctionné. Les Législatives, dont le second tour a lieu le 17 juin, donne une confortable majorité à la droite qui obtient 345 sièges sur 577, soit la majorité absolue.

Le Premier Ministre prononce alors, le 3 juillet, le fameux discours de politique générale, qui dure plus d'une heure. Il annonce d'emblée les réformes des institutions, mais aussi le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux qui partira à la retraite. Il annonce aussi la réforme judiciaire (qui suscitera tant de critique, et à juste titre) et promet de faire baisser le chômage à 5 % de la population active (lorsque l'on sait aujourd'hui qu'il stagne entre 9 et 10%, il y a de quoi sourire).

Nicolas Sarkozy va piloter la vie politique depuis l'Élysée, laissant au Premier Ministre le rôle d'adjoint, d'homme de l'ombre, de celui qui exécute les ordres. D'ailleurs, cette vision se vérifie largement par la manière dont le président à mené sa politique étrangère, se servant de Kouchner comme d'une couverture médiatique, gardant pour ses adjoints, dont Claude Guéant (de sinistre réputation pour ses orientations politiques douteuses), les dossiers les plus intéressants et les plus sensibles.

Nous avons vu ce qu'il est advenu de sa politique de division, dont les prémisses se trouvaient dans sa politique comme ministre de l'Intérieur et dans la radicalisation de ses discours, dans sa pratique même de la politique au plus haut niveau, donnant de la classe dirigeante une image détestable, dans ce qu'il y a de pire, je crois, en matière de dépravation et d'inconsistance intellectuelle. La réforme honteuse des universités et le rapport qu'entretenait Sarkozy avec les jeunes des milieux populaires ont contribué à tendre la vie politique interne. La création d'un ministère de l'Immigration, un débat sur l'Identité nationale et tout les dérapages racistes de Brice Hortefeux et Claude Guéant (tout deux amis du Président et qui seront, tout deux, ministre de l'Intérieur), passant comme lettre à La Poste.

La crise économique, venue se greffer à une tension sociale manifeste depuis l'annonce de la réforme du régime des retraites, la contestation étudiante et lycéenne face à la LRU (réforme des universités), va provoquer, par intermittences, la paralysie du pays. À l'automne 2010, une série de grèves, pour protester contre la réforme des retraites, plonge la France dans le doute quant à l'avenir. Au niveau politique, comme partout en Europe, c'est l'extrême-droite qui récolte les mécontents et consolide son électorat, les gens se persuadant que c'est la faute à la démocratie, aux Arabes et à l'Europe, s'ils sont dans la panade. En fait, la situation n'est pas si simple et les propositions du Front National pour régler une crise comme celle-là (pire qu'en 29 à l'échelle planétaire) sont très, mais extrêmement faible. En 2011, personne ne pensait que l'euro tiendrait l'hiver, alors que le printemps, bien avancé, n'a pas changé grand chose à la situation, certes, mais la crise monétaire annoncée n'est pas survenue. De fait, la peur et la propagande n'ont pas suffit à la Majorité Présidentielle pour renforcer leur légitimité de 2007. Le Sénat vire à Gauche quelque mois avant l'élection présidentielle de 2012. Cela s'ajoute aux victoires de la gauche lors des élections locales.

Que ce soit sur le plan institutionnelle, économique, politique ou sociale, la droite à privilégié le jeu de la division et de la caricature, stigmatisant les Arabes, les Musulmans, les « étrangers » et les Roms, plutôt que celui de l'opposition constructive aux stupides théories économiques allemandes, qui ont amenés l'Europe dans la situation que l'on connaît, avec des Grecs qui votent maintenant pour les nazis (eh oui, c'est, hélas, véridique !) et les communistes tellement ils sont dégoûtés par les inhumanités de la communauté internationale, par la folie d'un Fond monétaire international suffisamment puissant pour imposer aux États ses conditions, alors que tout cela ne repose que sur des institutions créés après la Seconde guerre mondiale, sous l'impulsion des États-Unis, pour permettre la relance économique de l'Europe. En fait, il s'agissait de la libéraliser, ce qui a très réussit, notamment grâce à François Mitterand, président socialiste, auquel le nouveau président, François Hollande, ne cesse de se référer, ce qui peut avoir de quoi inquiété, lorsque l'on sait qu'il admire Keynes.

À l'aube de son quinquennat, ne préjugeons pas trop tôt de ses capacités. Toutefois, ayant voté pour lui au second tour (par défaut, pour faire battre Sarkozy), je ne suis pas pour autant aveuglément favorable à tout ce qu'il propose. Au contraire, j'attends de voir.

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 00:44

Ferdinand LOT, comme Patrick GEARY, ont intitulé leur livre Naissance de la France, l'un en 1948, l'autre quarante années plus tard, en 1988. Les deux ouvrages abordent la même période chronologique, c'est-à-dire les temps mérovingiens, allant de la fin du Ve siècle à l'accession au pouvoir royal des Carolingiens au milieu du VIIIe siècle. Le siècle qui suit la mort de Dagobert, en 639, m'intéresse surtout parce que c'est un « âge sombre », même si la fin de la dynastie mérovingienne n'a rien d'aussi noir que la tradition l'affirme souvent, bien au contraire. L'aristocratie prend corps, se détachant peu à peu des traditions romaines et gothiques pour devenir ce que nous connaîtrons dans les siècles qui vont suivre, c'est-à-dire la civilisation féodale, dont Jérôme BASCHET parle admirablement dans ce livre-référence La civilisation féodale(2006).

 

Notre description en décevra plus d'un d'entre vous car je vais me contenter de l'histoire politique. Le but est de montrer les dynamiques de cette période de transition, plutôt que de « rupture », entre le monde antique et le monde féodal, afin de voir émerger les forces de demain, comme nous dirions de nos jours. « L'histoire des Carolingiens est d'abord celle de l'ascension militaire d'une lignée aristocratique franque. Charles Martel, le maire du palais, sorte de vice-roi des Francs, avait acquis un grand prestige militaire après sa victoire sur les musulmans à Poitiers (en 732). Celui-ci rejaillit sur son fils Pépin le Bref, qui poursuivit son œuvre d'unification et acquiert un pouvoir tel qu'il peut, en 751, mettre fin au règne de Childéric, l'ultime roi mérovingien issu de la lignée de Clovis, et se proclamer à sa place roi des Francs. »1 (Baschet, 2006)

 

743, l'arrivée sur le trône de Childéric III.

 

Childéric III, en effet, a été rétabli sur le trône en 743 par Pépin et Carloman, les fils de Charles Martel, mort en 741. Le but est de contenir les aristocrates francs, à l'esprit quelque peu frondeur, aurait-on dis au XVIIe siècle. Contrairement à la tradition, véhiculée par Eginhard au IXe siècle, les « rois fainéants » ne sont pas des impotents sans pouvoir. Ils légifèrent toujours et ils possèdent des domaines fiscaux qui rapportent plus qu'on ne l'a également dit. Le prestige moral, unificateur, que représente la dynastie mérovingienne, et donc par là Childéric III, est très fort2. Comme nous le verrons, c'est un autre pouvoir moral, l'évêque de Rome, Zacharie – donc l'Église – qui mettra fin à un état de fait, pas les Pippinides directement, même s'ils z-y ont largement contribué.

 

747, l'imprévu retrait de Carloman.

 

« Les deux frères comprennent que ces troubles [avec Odilon de Bavière] s’autorisent de la vacance de la royauté. Ils cherchent un Mérovingien et le mettent sur le trône : ce sera Childéric III, encore plus impuissant, plus nul, s’il est possible, que ses prédécesseurs (743). » (Lot, 1948) Les mots de Ferdinand LOT sont dur avec le mérovingien. Il continu : « Un événement imprévu se produit en 747. Jusqu’alors les deux frères avaient marché d’accord, chose qui ne s’était encore jamais vue depuis la fondation de l’Etat franc. Cet accord aurait-il duré ? La question fut tranchée par la volonté même de l’aîné, Carloman. Il renonça au pouvoir spontanément. Ce guerrier vaillant, impitoyable à l’occasion, était travaillé par le sentiment religieux. Le monde lui fit horreur. » (Lot, 1948) Les conséquences en sont évidentes : voici Pépin seul maître de l'Union franque3. Il a les mains libres pour renverser les mérovingiens et s'installer à la place.

 

751, la déposition de Childéric III.

 

Pépin n'est pas un idiot. En 747, il a trente-deux ans. C'est un politicien des plus expérimenté. Il peut s'appuyer sur de puissants domaines en Austrasie, rivalisant largement avec ceux de ses adversaires. À Rome, l'évêque du moment est Zacharie (741-752), dont le pontificat correspond presque avec la période de transition – d'une décennie, tout de même ! - entre la mort de Charles Martel et la déposition du roi Childéric III. Les problèmes de l'évêque n'étaient pas des moindres, puisqu'il dût lutter contre les Lombards. Malgré l'excellence diplomatique de Zacharie, qui obtient un traité de paix, celui de Terni, en 742, renouvelé par Hildeprand, puis par Ratchis, et enfin par Aistolf, les Lombards se montrent offensifs en Italie. En effet, Aistolf n'est pas un roi pacifique pour un sou, et il attaque l'exarchat de Ravenne en 752. Il va même s'emparer de la ville, ancienne capitale impériale (de 402 à 476), alors possession de l'Empire romain d'Orient. Le VIIIe siècle est incontestablement un siècle de ferveur religieuse dans le monde occidental. Les Francs sont favorables à l'Église de Rome, ce qui permettra le rapprochement de Zacharie avec Pépin. « Au cours de l’année 750, Pépin députa auprès du pape Zacharie deux hommes de confiance, le chapelain Fulrad et l’évêque de Wurzbourg Burchard. » (Lot, 1948) Puis, ajoute Ferdinand LOT, « Pépin fut donc élu roi « selon la coutume des Francs » c’est-à-dire élevé sur le pavois, dans une assemblée de grands et d’évêques convoqués à Soissons, en novembre 751. » (Lot, 1948)

 

En 2011, le 1 500e anniversaire de la mort de Clovis est passé inaperçu. Pourtant, il aurait relevé le niveau politique de nos chefs d'États, dont nous sommes en droit de nous demander ce qu'il restera dans un millénaire et demi. Ce fut aussi le 1 260e anniversaire de l'arrivée sur le trône de Pépin le Bref, premier des Carolingiens.

 

_______Notes____________

 

 

 

1Baschet (Jérôme), La civilisation féodale, p.79

2Riché (Pierre), Les Carolingiens, p.69-70

3L'expression d'Union franque est une construction intellectuelle, car elle n'est employée par aucun historien à ma connaissance puisque je l'ai inventée. Elle a pour but de permettre une meilleure vulgarisation, afin de remplacer les expressions, courantes celles-ci, de regnum francorum ou de royaume des Francs.

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 01:21

Ce qui me plaît dans l'histoire c'est son ouverture, la possibilité qu'elle nous donne de comprendre l'inaccessible.

Penser l'autre revient à se penser soi-même.

Commenter un texte historique procure un réel plaisir. Il faut décortiquer, saisir l'essentiel du futile, faire un intense travail de réflexion pour pénétrer la logique des mots, des phrases devant nous.

Entrer dans un univers passé pour éclaircir une infime partie d'une existence, d'une mentalité qui n'est pas la votre, que voilà quelque chose de passionnant.

Lire un chroniqueur vénitien du XVe siècle renseigne l'historien sur une infinité d'éléments, allant des navires utilisés pour le commerce en général, en passant par la rivalité entre Gênes et Venise et par la vision du monde, spécifique s'il en est, de l'élite vénitienne à ce moment précis.

Comprendre l'utilité de cette richesse est une autre étape de l'intellect que nombre d'êtres humains sont incapables de franchir.

Cela, non pas nécessairement parce qu'ayant une culture médiocre, mais parce que leur mode de pensée, leur façon de voir les choses, ne leur permet pas d'aller au-delà d'une certaine perception de l'utilité du passé.

Ils ne saisissent pas ce qui, dans la multitude des histoires humaines, nous permet de questionner le présent, de nous interroger sur le devenir de notre existence.

La mort n'est rien pour eux, simple étape après la vie. De nous, ne reste que poussière et un corps sans âme qui retournera à la Terre.

L'histoire, dans un utopique élan, cherche à rendre vie à ses personnages anciens dont le corps, depuis des lunes, a disparu, rendu à la Terre.

L'âme des grands hommes, dirait Michelet, peut-être même un Hegel, retrouve toute sa vitalité, sous la plume d'un historien.

Longtemps, trop longtemps certainement, l'ambition de l'histoire fut de ramener à la vie le passé.

Aujourd'hui, modestement, l'historien se fait l'intermédiaire entre un passé et un devenir pour éclairer un présent.

Il ne cherche plus à raconter pour décrire une réalité historique, mais il cherche à raconter pour comprendre une réalité historique.

Il joue le rôle de l'éclaireur, de celui qui débroussaille un chemin, rarement, parfois même jamais emprunté auparavant.

Il n'éclaire pas, ne donne pas de leçon, et ne doit point le faire. L'historien ne juge pas, même s'il donne un avis, interprète le passé en fonction d'un présent, de son présent.

Lire de l'histoire, c'est lire une réflexion qui repose, d'un côté, sur un travail de recherche, fondé sur des méthodes scientifiquement reconnues, et qui repose, d'un autre côté, sur la vision qu'il a des faits qu'il décrit, des personnages qu'il met en scène en fonction des informations apportés par ce que nous appelons pudiquement des « sources ».

La source, ce n'est pas quelque chose de futile, mais c'est une genèse, une base, une fondation.

Toute rivière, tout fleuve possède une source, en amont ou en aval, qui lui donne son eau, sa consistance.

Apprendre à percevoir la genèse d'un événement en respectant la source, en ne lui donnant pas trop d'importance sans pour autant la considérer comme mensongère, va nous permettre de lui trouver une utilité.

Un texte ancien permet à l'historien de saisir une certaine réalité, celle que l'auteur a voulu transmettre.

Pour savoir si ce texte ne nous trompe pas, ne s'égare pas dans une description par trop pompeuse, il convient de trouver un autre texte, relatant le même fait.

Comparer, émettre des hypothèses, faire dialoguer ses sources, nous donne une base de travail, c'est-à-dire nous donne des événements, des descriptions de paysages ou des techniques agricoles, dont nous pouvons établir, avec une quasi certitude, qu'ils ont eut lieu, qu'ils ont été vus ou employés au moment où le texte est écrit, ou au moment où ils sont situés par le texte en notre possession.

Percevoir la réalité est la seule ambition de l'historien. Jamais il ne devra prétendre saisir la vérité de la réalité historique. Il saisit une certaine réalité, celle que les faits, les documents en sa possession à un moment précis, lui permet d'énoncer.

Certes, certaine réalité historique, souvent par leur proximité temporelle avec nous, sont plus facile à saisir.

Interroger des témoins d'un événements renforce la réalité historique par l'apport d'une petite touche d'humanité que l'on ressent en lisant le produit finit de l'historien.

Saisir le changement, l'évolution d'un événement, le mouvement du temps, que voilà une tâche difficile de l'historien.

L'être humain, en tout temps, a su s'entourer de rituels, de symboles, de cérémonie, d'une pensée religieuse, et finalement d'un univers mental.

Tenter de saisir cet univers mental n'est pas chose aisé, demande de la rigueur et exige que l'historien maîtrise les méthodes et connaissent les codes des hommes d'hier.

La grande tare de l'historien d'antan est d'avoir plaqué, machinalement, les valeurs de son temps sur les hommes des temps anciens.

Lucien Febvre dénonça ces anachronismes malfaisant qui brouillent, parfois de la plus inconsciente des manières, la compréhension de l'univers mental d'un individu ou d'un groupe d'individus.

La plus grande joie de l'historien, son plus grand bonheur, je crois, est d'avoir la sensation curieuse, car ce n'est pas quelque chose de banal en vérité, de pouvoir comprendre les personnages étudiés.

Ma plus grande satisfaction, avant tout comme lecteur de livres d'histoires, c'est de pouvoir accéder à une réalité quotidienne sans faire un trop grand effort pour saisir les codes.

L'exigence est énorme, et souvent les profanes ne perçoivent pas la difficulté de l'exercice. Pour rendre accessible un univers historique, une réalité historique, il faut un travail d'érudition impressionnant.

L'historien doit lui-même s'imprégner de son sujet, doit donner réellement de sa personne pour pouvoir, le plus fidèlement possible, rendre compte de cette réalité qu'il s'est donné pour tâche d'élucider, d'éclaircir.

La recherche en histoire est donc la chose la plus intéressante et passionnante qui soit. Elle apporte tout un tas de compétences concrètes, comme une facilité pour l'analyse de document, pour la constitution d'une documentation sur un sujet, pour la recherche en archives, pour l'écriture de rapport et de synthèse.

L'histoire a un bon esprit critique et il est capable, en général, de prendre du recul par rapport à ce qu'il voit, à ce qu'il entend et à ce qu'il lit.

Souvent, et je le déplore, il est incompris. La bêtise des gens est affligeantes sur ce point. L'historien a un vilain défaut, que je trouve plutôt salutaire, qui lui fait prendre de la distance par rapport à beaucoup de choses.

Déjà, il est rarement dogmatique. Quant il l'est, c'est mauvais signe. Il s'enferme pas non plus dans des idées toutes faites. Sur l'actualité, et j'en suis, il a parfois une mauvais analyse car il manque de recul et d'éléments lui permettant de faire la part des choses, de confronter les opinions.

Les historiens sont des individus souvent méticuleux, consciencieux et rigoureux dans ce qu'ils entreprennent. Je ne dirais pas que tous sont calculateurs, mais beaucoup savent se fixer un but.

Un historien, lorsqu'il fait de la recherche, est un forçat de l'abnégation. Il n'abandonnera pas, ira jusqu'au bout de ce qu'il entreprend. Du moins, c'est comme cela que je le perçois.

Quelqu'un qui aime l'ordre, rarement il fera un bon historien. En effet, l'histoire est d'un naturel contestataire car il ne doit pas s'embarrasser de politique et de mémoire. Il décrit ce qui a eut lieu, comme cela a eut lieu, et non en grossissant les qualités ou les défauts de tel ou tel.

Les documents, les vestiges archéologiques, bref, les sources dont il dispose, lui permettent de le faire.

« Humaniser » Hitler, par exemple, passe mal dans les milieux intellectuels. Pourtant, l'historien n'est pas un négationniste, souvent est même opposé, à titre personnel, et c'est préférable, à l'individu barbare que fut le dictateur nazi, mais, comme historien, il se doit de décrire, de comprendre comment un tel homme est devenu ce qu'il est, et ce en jugeant le moins possibles les actes.

Dès lors, l'excellent historien peu passer pour ce qu'il n'est pas, peu devenir très vite antipathique à des individus un peu allergique aux choses comme elles se sont passées, plutôt qu'aux choses comme ils estiment qu'elles se sont passées.

Avoir une position sur un fait historique est légitime, et presque tout les historiens en ont une. Un citoyen lambda peu donner son avis sur l'attentat du 11 septembre 2001, mais un historien consciencieux va mettre de côté les fantaisistes parlant de complot diligenté directement par la maison blanche, pour regarder les faits, au regard des documents, des témoignages et des images vidéos (pour le coup) dont il dispose.

La difficulté, finalement, la plus élémentaire, et que tout un chacun est capable de changer, c'est d'être capable de voir un événement non pas en fonction de sa seule perception des choses, mais aussi de celle des autres.

De fait, essayer de comprendre les attentats du 11 septembre 2001, nécessitera de comprendre la vision des choses des talibans à ce moment précis, tout comme celle des Américains, des Européens, des Africains, des Asiatiques, etc.

Pour autant, l'histoire n'est pas une succession ou une superposition de point de vue, ce serait réducteur et trop simple. Comparer n'est pas suffisant. Il faut avoir à l'esprit que ces points de vues, perçues indépendamment par l'historien, sont connectés les uns aux autres.

La difficulté arrive maintenant puisque l'historien se doit de comprendre les attentats du 11 septembre 2001 en prenant en considération la connexion des différents points de vue entre eux.

Comparer est prendre le risque de généraliser et surtout de juger, ce qui, je l'ai dis, n'est pas acceptable pour un historien, même si, quelque fois, c'est inévitable.

Apporter un éclairage d'un événement c'est accepter de laisser une porte ouverte pour l'historien de demain. Raconter, décrire, analyser, ce n'est pas comprendre la réalité d'un événement.

Pour espérer atteindre cette part de compréhension, il faut prendre du recul par rapport aux témoignages, saisir les ressemblances, saisir l'invraisemblable, voir ce qui est cohérent et ce qui l'est moins. Par exemple, deux témoignages concordant, dont les témoins n'ont pu ni se rencontrer, ni se croiser, sur le crash de l'avion qui n'a pas été filmé le 11 septembre, permet de donner une certaine fiabilité à l'information recueillie, comme si deux scientifiques, sans jamais avoir pu se parler, ni même soupçonner l'existence de l'autre, arrivaient à la même conclusion à peu près au même moment.

Cela renforce la validité de la théorie expérimentale. En historien, concernant les méthodes, c'est la même chose. S'assurer de la validité d'un témoignage nécessite de prendre des précautions, de réaliser une véritable enquête policière.

La recherche historique, du moins universitaire, se doit d'être minutieuse. Il faut tout vérifier, tout recouper et n'affirmer rien tant que l'on n'est pas certain de ce que l'on avance.

Dès lors, je vous laisse seul juge du travail de l'historien, dont certains pourraient penser, peut-être à juste titre d'ailleurs, que je le défens, alors qu'en réalité je ne fais qu'œuvre d'objectivité en décrivant le plus fidèlement, j'espère, ce qu'est la réalité d'un chercheur en histoire.

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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 01:20

« C'est vraiment l'Enfer sur Terre. Les gens, on les attache à travers le couloir et puis c'est l'électricité, on les frappe à mort, ces gens sont méconnaissables. C'est véritablement de la torture à la chaine, et puis ces gens sont éliminés. Il y avait des gens qui étaient morts dans ce couloir. Et à Damas aussi, les cellules étaient pleines, les gens hurlaient toute la nuit, c'était infernal » raconte Pierre PICCININ, historien et politologue. Il explique que tout fonctionne comme si de rien était. Il a pu obtenir un visa de touriste et il est encore possible, pour des non-occidentaux, d'avoir un visa de journaliste. La Syrie n'est donc pas totalement fermée. Mais cela est une illusion car la réalité est tout autre. Le peuple syrien, déjà, est divisé. La majorité soutien encore le régime devant la peur de la montée de l'islamisme.

 

Une situation problématique...

 

a)Des crimes dans les deux camps

 

Les Salafistes commettent des crimes aussi affreux que les loyalistes. Ils tuent leurs opposants et mettent les morceaux des gens dans des sacs. C'est véritablement horrible. Quant à l'armée, elle tue à balles réelles des manifestants pacifistes, sans armes (ou quelques cocktail molotov). Les tortures, comme nous venons de le voir, sont terribles. En fait, la terreur règne partout et dans les deux camps sont perpétués des massacres. Tout cela, c'est le quotidien depuis des mois. C'est la triste réalité de la décrépitude de l'être humain. Dans les prisons gouvernementales, c'est une industrie de la torture, ressemblant bien davantage aux pratiques nazis, qu'à des pratiques d'un État démocratique.

 

b)Comprendre pose problème

 

Intervenir militairement ne serait pas nécessairement une solution car la question est de savoir à qui profiterait la guerre et comment faire pour empêcher les fondamentalistes musulmans de faire régner la terreur dans le pays, notamment envers les Chrétiens, communauté importante en Syrie. C'est le premier problème. L'autre problème, pour comprendre la situation, c'est la « guerre des chiffres ». En France, la source principale, que l'on voit apparaître dans la presse, c'est l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). Or, cet organisme est critiqué par les historiens et les chercheurs en général, pour ses nombreuses fausses informations. Ajoutons que Al-Jazeera, la chaîne de télévision du Qatar, favorable à la rébellion depuis le début de la Révolution syrienne, fait de la propagande, donnant des informations non-vérifiées.

 

et qui s'enlise

 

a) Un échec de la diplomatie...

 

L'enlisement du plan Annan en Syrie, l'opposition entre la France et les États-Unis d'un côté, et l'Allemagne et la Russie d'un autre côté, laisse présager du pire. Poutine s'étouffe dans ses bons sentiments, faisant croire qu'il est favorable à une « solution politique », la plus démocratique possible, alors même qu'il vend des armes en sous-mains au régime de Bachar al-Assad. Il veut ralentir les choses, refusant, comme la Chine, les sanctions à l'encontre de la Syrie. À l'inverse, Hollande se montre plutôt favorable à une intervention armée. « Le régime de Bachar al-Assad s'est conduit de manière inacceptable, intolérable. Il a commis des actes qui le disqualifie. » (Hollande, 1er juin 2012)

 

b)...que la propagande arabe et occidentale accentue.

 

La complexité de la situation est aussi dû à la désinformation du régime syrien et à sa manière même d'agir, de laisser croire qu'il ne sa passe rien, mais elle est aussi dû à Al-Jazeera qui est dans la veine inverse, comme nous venons de le dire, donnant de faux chiffres sur les manifestants et sur la réalité des violences. Dès lors, essayer de décrypter le vrai du faux est très difficile.

 

Une « révolution arabe » comme les autres

 

a) Les causes du conflit.

 

Alain GRESH, pour Le Monde Diplomatique rappel les causes du conflit : le refus d'un régime autoritaire, l'ampleur de la corruption et le poids de la jeunesse (particulièrement en Syrie). Il montre aussi – où rappel, là encore – que c'est Bachar al-Assad qui a mis en place les conditions de la révolution, en ne prenant pas en considération les revendications de l'opposition, en torturant et en réprimant dans le sang des manifestations pacifiques. Répéter tout cela est utile pour bien comprendre, tout de même, que la cause de la rébellion ce ne sont pas les américains et les occidentaux, comme le cri haut et fort Bachar – du reste, Ahmadinejad fait la même chose – mais c'est sa propre politique irresponsable et autoritaire, son propre refus de promouvoir des avancées démocratiques, alors même qu'il était plutôt populaire. En Europe, il a séduit un Sarkozy, qui voyait en lui quelqu'un d'un peu plus fréquentable, mais surtout un partenaire économique intéressant.

 

b)L'ambiguïté des relations occidentales avec la Syrie

 

Citons Alain GRESH qui, en quelques phrases résument parfaitement l'ambiguïté des positions des pays occidentaux opposés à la Syrie (cela ne signifie pas qu'il faille prendre parti pour al-Assad, mais un peu d'objectivité est utile quelque fois) : « Qui peut croire une seconde, en effet, que le régime saoudien cherche à instaurer la démocratie à Damas, lui qui ne reconnaît aucune assemblée élue ? Lui dont le ministère de l’intérieur vient de déclarer que les manifestations dans l’est du pays étaient « une nouvelle forme de terrorisme » ? Qui peut penser que les libertés sont le motif des déclarations des Etats-Unis, eux qui n’hésitaient pas à envoyer des « terroristes » arrêtés par eux se faire interroger en Syrie (pratique connue sous le nom anglais de rendition), parce que ce pays utilisait la torture ? Qui peut croire que la démocratie est le souci de Nicolas Sarkozy, lui qui recevait Bachar Al-Assad à Paris en juillet 2008 et lui rendait visite en septembre, soutenait les dictateurs tunisien et égyptien et ne disait mot du massacre de Gaza lors de l’invasion israélienne de décembre 2008 ? Une petite anecdote significative : en ce temps-là, les journalistes du Figaro avaient reçu pour instruction de leur direction de ne plus évoquer dans leurs articles les prisonniers politiques en Syrie. Pour tous ces pays, et pour Israël l’objectif est de renverser un régime allié de l’Iran, dans le cadre de la préparation d’une offensive contre ce pays. » (Le Monde Diplomatique, 23 février 2012).


Une insidieuse propagande :

dans les deux camps !

 

Laissons encore la parole à Alain GRESH car il explique bien mieux que nous les dessous de toutes les machinations politiques et médiatiques. En effet, comme ce fut le cas en Libye, et je me suis laissé piéger, prendre au jeu de l'abattage médiatique, il y a des forces, puissantes, qui ont intérêt à faire du bourrage de crâne une politique intensive.

 

a)La « bataille de la propagande ».

 

Alain GRESH explique : « La bataille pour la Syrie est aussi une bataille de propagande. Le régime l’a perdue depuis longtemps, tant ses affirmations sont souvent grotesques, ses mensonges patents et ses pratiques barbares. Pour autant, les informations qui déferlent 24 heures sur 24 sur toutes les chaînes de radio et de télévision, et qui n’ont souvent qu’une seule source, l’opposition à l’extérieur du pays, sont-elles vraies ? Longtemps les médias ont rejeté les informations sur la mort d’officiers et de policiers, elles sont aujourd’hui avérées ; depuis un an, régulièrement, les médias annoncent que la contestation a atteint Damas. On ne peut que regretter la mort de deux journalistes à Homs et rappeler que le régime, en interdisant la plupart du temps aux journalistes de venir ou de se déplacer, contribue à ce qu’il prétend dénoncer. On trouvera ici un rapport qui, certes, peut être contesté sur tel ou tel de ses points, mais offre une enquête sur le terrain qui aurait mérité un peu plus d’attention : « Syrie, une libanisation fabriquée », CIRET-AVT et CF2R, 11 février 2012. » (Le Monde Diplomatique, 23 février 2012).

 

b) Une communication déplorable.

 

Le rapport du CIRET-AVT, dont le lien a été mis dans les sources, est effectivement intéressant puisqu'il revient sur les origines du conflit, sur les événements pour l'année 2011, sur l'opposition au régime, sur la réaction du régime et surtout la dimension médiatique et internationale du conflit syrien. Sur ce point, citons cet extrait très instructif, et qui dénote pour le coup totalement avec les pratiques, rodées, des démocraties occidentales : « Les plans de communication du gouvernement syrien visent prioritairement l’opinion intérieure et, seulement à la marge, les opinions internationales. Les rares tentatives se sont avérées relativement contre-productives. Manque de préparation, non maîtrise des éléments de langage et du « timing » de la programmation, ces opérations se sont, presque chaque fois, retournées contre les autorités de Damas. L’exemple du genre est la fameuse interview accordée par le chef de l’Etat syrien à ABS-News, le 6 décembre 2011. S’emmêlant les propos entre les responsabilités de l’armée et ses propres responsabilités de président, Bachar al-Assad donne le spectacle d’un double manque de maîtrise : du discours d’abord et, plus dommageable, de la gestion sécuritaire de la crise sur le terrain. Le service de presse de la présidence devra programmer des émissions spéciales sur la TV nationale afin d’expliquer ce que voulait vraiment dire le président. Ses communicants tenteront aussi de dire pourquoi et comment la chaine ABS‐News, reprise par les médias du monde entier, a trahi son propos en diffusant des citations tronquées et quasiment incompréhensibles. Nombreux, du reste, sont les membres du gouvernement syrien, dont certains très proches de Bachar al-Assad à le reconnaître : « nous ne savons pas communiquer ! ». » (p.38)

 

Toujours est-il qu'une intervention militaire occidentale pourraient entraîner une bien plus grande guerre dans la région, faisant peut-être entre l'Iran dans la bataille. Dans ce cas, l'intervention d'Israël serait presque inévitable, l'Europe et les États-Unis se devant de choisir leur camp, tout comme la Russie et la Chine. Bref, une guerre mondiale. Mais heureusement, nous n'en sommes pas encore là !

 

SOURCES :

http://blog.mondediplo.net/2012-06-01-Syrie-arreter-la-course-a-l-abime

http://www.franceinfo.fr/monde/un-chercheur-belge-emprisonne-en-syrie-raconte-l-enfer-sur-terre-625547-2012-05-24

http://blog.mondediplo.net/2012-03-14-Syrie-medias-et-mensonges

http://blog.mondediplo.net/2012-02-23-A-propos-de-la-Syrie

http://www.cf2r.org/images/stories/RR/rr11-syrie-une-libanisation-fabriquee.pdf

 

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 12:10

 

L'auteur et sa démarche

 

Michel Foucault, né en 1926 à Poitiers dans une famille bourgeoise (son père était chirurgien), est mort du sida en 1984 à Paris. Normalien, agrégé de philosophie, Foucault est nommé professeur à l'université de Clermont-Ferrand en 1960. En 1970, il est élu professeur au Collège de France. Il enseigne jusqu'à sa mort. Il a exercé une grande influence sur son temps. Jules Vuillemin explique que « dés la thèse qui le rendit, d'emblée, célèbre,L'Histoire de la Folie aux XVIIe et XVIIIe siècles (1961), à travers l'établissement des critères qui servaient à décider du « renfermement », ce ne sont pas à proprement parler les abus que Michel Foucault dénonce : l'amalgame des motifs, la police des superstitions, des mœurs, et même du chômage. C'est d'abord et essentiellement le discours »1

Foucault, par sa manière de travailler est un précurseur d'une histoire des idées, d'une histoire culturelle dont Roger Chartier, et dans une moindre mesure Pierre Rosanvallon, actuellement professeurs au Collège de France, sont des héritiers. Cette démarche est celle de s'intéresser aux archives plus qu'aux textes, mais avec pour ambition de faire de la socio-histoire, c'est-à-dire de partir d'un concept, d'une idée et d'en faire une sorte d'historique, mêlant philosophie et sociologie. Vuillemin ajoute : « C'est en 1973 seulement que Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. Un cas de parricide au XIXe siècle,puis, en 1975, Surveiller et punir, Naissance de la prison, avaient explicitement posé la question du partage entre droit et crime partout présente dans l'œuvre de Foucault. L'analyse le fit voir, les détours qui conduisent au discours justificateur de l'ordre sont aussi éloignés du schéma marxiste expliquant par la lutte des classes la genèse de la violence légale que les détours qui conduisaient au discours justificateur de la raison l'étaient du schéma freudien. »

 

 

Le contexte

 

Un Groupe d'information sur les prisons (GIP) est créé en décembre 1970. Michel Foucault (1926-1984) milite en faveur d'une enquête indépendante sur la situation des prisonniers en France. En juin 1971, le GIP rend public sa première étude, Enquête dans 20 prisons. La même année le cours de Foucault au Collège de France est consacré aux « Théories et institutions pénales ». Une révolte des prisonniers de la centrale Ney de Toul éclate le 5 décembre 1971. Les raisons de cette mutinerie ce sont les mauvais traitements, psychologiques et physiques, que subissent les prisonniers. Michel Foucault va participer à la collecte des témoignages des mutins et va jouer le rôle du relais d'information. En décembre 1972, le GIP laisse sa place au Comité d'action des prisonniers (CAP). Foucault s'investit dans la mise en place du quotidien Libération. En 1973, il consacre son cours au Collège de France à « La Société punitive » et commence les études préparatoires de Surveiller et punir. « Dans [son cours au Collège de France] « La société punitive », Foucault met justement en place les grandes articulations de ce qui deviendra Surveiller et punir. (…) Il pose deux problèmes : comment l'enfermement, de peine marginale qu'il était à l'âge classique, a-t-il pu devenir la forme générale de la pénalité ? Comment la prison, ayant dès sa naissance fait l'objet de critiques fondamentales, a-t-elle pu s'implanter aussi profondément et rapidement ? Pour Foucault, le problème se situe au niveau des rapports entre le pouvoir politique et les corps qu'il faut dresser. »2Il va donner une série de conférences à Montréal en 1974 grâce auxquelles il ajuste le texte final de son livre. Surveiller et punir paraît chez Gallimard en 1975.

 

 

Le contenu

 

L'idée de surveillance, puis celle de punition, apparaissent tour à tour dans le plan de Surveiller et punir choisi par Michel Foucault. L'État ayant le monopole de la violence il se doit de montrer sa puissance par les punitions qu'il inflige. Sous l'Ancien Régime, le corps revêt une grande importance. Damien est supplicié de la manière la plus barbare parce qu'il a porté atteinte au corps physique, mais surtout moral du roi. La première partie du livre, « Supplice », comprends 78 pages. Il met en place, introduit en quelque sorte sur l'idée de la « souffrance du corps ». Pour Gros, « Le corps supplicié et souffrant manifestait la vérité du crime commis et la supériorité atroce de la force du roi qui s'était trouvé blessé par l'infraction. Cette cérémonie punitive mettait en scène pour Foucault la vengeance symbolique et physique du Prince blessé contre le criminel infâme ». Seulement, cette « sombre fête punitive » est en train de s'éteindre à la fin du XVIIIe siècle. Sous l'impulsion de Beccaria, les supplices disparaissent.

La peine de mort est acceptée, mais il s'agit de rendre la mort plus douce. Foucault aborde ce point aux pages 123 à 159 dans la partie « Punition » (72 pages). Pour Frédéric Gros, « la technique punitive laisse comprendre comme jouant au niveau des représentations : elle est une technique des représentations visant à décourager, par un spectacle édifiant et mesurée des peines, des velléités criminelles. En ceci elle s'oppose aux anciennes cérémonies du supplice. Dans le supplice, on trouvait la même idée de publicité de la peine : spectacle public de la souffrance. »3

Il se pose ensuite la question de la « discipline ». Celle-ci est abordée dans la troisième partie de l'ouvrage. Avec ses 108 pages, c'est la plus conséquente de Surveiller et puniret c'est la mieux construite en terme de planification. La discipline fait appelle au respect de la norme, de la règle. Une Commission disciplinaire dans une Université ne fait rien de plus que de sanctionner le nom respect des règles. Il en a va de même ici. La partie la plus conséquente après celle sur la « Discipline » concerne celle sur la « Prison » qui totalise 93 pages. Gilles Deleuze dans son Foucault (1984), explique « qu'une des idées essentielles de Surveiller et punir est que les sociétés moderne peuvent se définir comme des sociétés « disciplinaires » ; mais la discipline ne peut pas s'identifier avec une institution ni avec un appareil, précisément parce qu'elle est un type de pouvoir, une technologie, qui traverse toutes sortes d'appareils et d'institutions pour les relier, les prolonger, les faire converger, les faire s'exercer sur un nouveau mode »4.

Foucault s'interroge sur les rapports du citoyen à cette société « disciplinaire ». Désormais, il ne convient plus de se venger du criminel, ni même de l'humilier pour ce qu'il a fait, mais il convient de lui faire comprendre qu'il ne respecte par les règles de la société et la discipline est là pour éviter les déviances et pour corriger ses défiances. Jean-François Bert, dans son Introduction à Michel Foucault(2011), explique que « si le citoyen est censé avoir accepté une fois pour toutes les lois de la société, y compris celle-là même qui risque de le punir, le criminel ne peut plus apparaître que comme un individu juridiquement paradoxal qui, en rompant le pacte initial, incarne ''l'ennemi de la société toute entière...'' »5. Comme je viens de le montrer, le fait de surveiller implique donc nécessairement de corriger les déviances aux règles, à la norme sociale. Pour ce faire ajoute Jean-François Bert, « les nombreux dispositifs disciplinaires ont besoin pour fonctionner d'un savoir particulier sur les comportements, une « orthopédie sociale », dira Foucault, qui mobilise à la fois la connaissance du parcours singulier de chaque individu et la connaissance comparative des comportements des différents individus au sein d'une population donnée ».

Foucault nous explique que « La discipline procède d'abord à la répartition des individus dans l'espace. Pour cela, elle met en œuvre plusieurs techniques »6. Ces techniques sont au nombre de quatre : la clôture7, le quadrillage8, les emplacements fonctionnels9, et enfin les rangs10. Foucault conclut en disant que Les disciplines en organisant les « cellules », les « places » et les « rangs » fabriquent des espaces complexes : à la fois architecturaux, fonctionnels et hiérarchiques. Ce sont des espaces qui assurent la fixation et permettent la circulation ; ils découpent des segments individuels et établissent des liaisons opératoires ; ils marquent des places et indiquent des valeurs; ils garantissent l'obéissance des individus, mais aussi une meilleure économie du temps et des gestes. »11Une bonne manière de discipliner l'individu, c'est le panoptique.

Le panoptisme est longuement décrit par Foucault – 39 pages – au sujet duquel il écrit : « Le Panopticon de Bentham est la figure architecturale de cette composition. On en connaît le principe : à la périphérie un bâtiment en anneau; au centre, une tour; celle -ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour; l'autre, donnant sur l'extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d'enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par l'effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible. Le dispositif panoptique aménage des unités spatiales qui permettent de voir sans arrêt et de reconnaître aussitôt »12.

Au XVIIIe siècle, Jérémy Bentham (1748-1832) met donc en place l'idée du panoptique, inspiré du mythe de la caverne de Platon. Il se demande comment s'organise la surveillance des prisons. Par exemple, dans le cul de basse-fosse, les prisonniers sont entassés les uns sur les autres. Bentham s'oppose à cette pratique car pour lui la prison doit priver les coupables de liberté et non les humilier par toute sorte de déviances ou de privations matérielles. La lumière du jour permet de voir le prisonnier par son ombre. Le soldat est sur le toit. L'individu se sent surveillé en permanence et cela suffit. Le but est de discipliner les individus afin qu'ils anticipent la sanction et donc qu'ils se contrôlent.

Abordons à présent la partie intitulée « Prison », à laquelle Foucault accorde tout de même 93 pages. Pour lui, « la prison sera l'instrument privilégié du redressement, de la « réhabilitation ». Foucault isole trois principes à la base de cette stratégie : le panoptisme, surveillance constante et généralisée ; la discipline, utilisation optimale des forces disponibles ; la normalisation, uniformisation des fonctions individuelles. » Pour Pierre Lascoumes, « l'attention centrale portée à la prison dans Surveiller et punir s'explique bien sûr par le fait qu'elle incarne la généralisation d'un nouveau mode de pénalité, mais peut-être surtout par le fait qu'elle ne fait « que reproduire, qui à les accentuer un peu, tous les mécanismes qu'on trouve dans le corps social » (p.235). La prison est ainsi la métaphore, ou mieux l'épure d'un ensemble d'organisations modernes à partir desquelles la société bourgeoise est en train de s'institutionnaliser. (…) La prison a (…) un double fondement : juridico-économique dans sa finalité, technico-disciplinaire dans ses structures »13.

 

______ Notes ______

 

1 Hommage à Michel Foucault sur le site du Collège de France [consulté le 16 février 2012].

2Foucault, Résumé des cours (1970-1982), Conférences, essais et leçons du Collège de France, Paris, Julliard, 1989.

3Gros, Michel Foucault, PUF, 1996, p.64

4Foucualt, p.33

5Introduction à Michel Faucault, p.59

6Surveiller et punir, p.166

7Surveiller et punir, p.166-167

8Surveiller et punir, p.167-171

9Surveiller et punir, p.168-171

10Surveiller et punir, p.171-172

11Surveiller et punir, p.173

12Surveiller et punir, p.233

13Cicchini et Porret (dir.), Les sphères du pénal avec Foucault, éditions des Antipodes, 2007, p.23.

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 22:37

 

 


 

Ce petit film, réalisé par Julie Ropars, est à lui seul un hommage à ma grand-mère, partie pour son dernier voyage après une longue maladie, le 10 mai 2012. Ce départ, auquel il fallait pourtant s'attendre, m'a bouleversé. Écrire ce billet, sur ce blog, est pour moi important. Faire partager un peu de ce qu'elle a été, de ce qui l'occupait souvent, c'est-à-dire l'art, la création, me paraît nécessaire. Jamais elle n'a cherché à tirer un quelconque profit de son art, ne vendant que quelques fois des œuvres dans des expositions, mais c'est tout. Elle vivait modestement dans le petit port de Fécamp, dans une maison surplombant la mer, situé Côte de la Vierge, devenu le plus huppé des quartiers fécampois.

 

Lui rendre hommage en partant de son œuvre c'est aussi marquer une part de sa personnalité que j'ai toujours connue. Pour moi, ma grand-mère, c'est quelqu'un que j'ai toujours vu épanouie, aimant voyager, avec un rapport particulier à la nature, sensible à l'insignifiante beauté des objets. Avec un morceau de bois, un galet, un bout d'os poli par le temps, des clous rouillés ou des morceaux de papiers colorés, elle savait faire des choses magnifiques. Elle a dit, lors d'une interview : « Les objets que je trouve recouvrent des formes parfaites. Sans aucune intention de l’homme, seulement l’action des grandes forces cosmiques comme la terre, le vent ou l’eau. Ainsi, un morceau de contre-plaqué prend relief et vie. Ce n’est plus simplement un "morceau de bois". Je ressens certaines petites plaques de bois comme des icônes, chargées d’une vie intérieure. »

Michele-Moreau-batons.jpg

 

Bâtons (2008)

 

Cette grande spiritualité, cette vision de la vie m'a profondément marqué et j'en ais, humainement parlant, beaucoup retenu. Ses derniers mois, son entrée à l'hôpital ont été pour moi une sorte d'électrochoc. Quelque part, je ne voulais pas penser qu'elle puisse nous quitter, mais au fond de moi je m'étais résigné à cela, d'où pour moi la difficulté à lui rendre visite. L'hôpital est pour moi un lieu particulier, que je n'aime pas, que je trouve chargé de peur, de douleur. De plus, je savais que voir, peu à peu, ma « mamoue » - comme nous l'appelions affectueusement – s'affaiblir et s'affaiblir encore, j'en avais les larmes aux yeux et mon émotion était très forte. Je ne voulais pas non plus lui montrer cette détresse alors que c'est elle qui était alité et qui allait mal. Elle ne m'a jamais reprochée de ne pas être allé la voir plus souvent. Du moins, j'espère que cela fut ainsi, sinon je m'en voudrais. Elle connaissait mon appréhension vis-à-vis de l'hôpital et de la maladie.

 

Elle avait surtout une grande culture générale, lisait beaucoup et nous apprenait aussi plein de choses, connaissait plein de gens dans le milieu artistique, que ce soit des peintres, des photographes, des comédiens, etc. Elle est partie à 70 ans, mais elle a eut une vie bien remplie, une vie surprenante finalement, pour quelqu'un issu d'un milieu social (très) modeste, elle a su tisser des relations humaines fortes et parfois durable. C'est une personne extraordinaire, mais non pas parce qu'elle fit des choses digne de la grande Histoire, mais pour sa simplicité et son humanité. Pour moi, elle fut très humaniste, car très sensible aux choses de la spiritualité, de l'esprit, de l'abstrait, tout en menant une vie très simple, avec ses petites habitudes, sa petite retraite, ses petits objets.

 

J'ai toujours aimé voyager. Peut-être est-ce mon émerveillement, alors que j'étais encore petit, devant ces objets qu'elle nous ramenait de ses voyages ? Des objets que j'ai toujours, qui me tiennent compagnie et ont leur place dans mon univers. Enfant, j'écrivais des petites poésies. J'avais huit ans. La création par les mots d'un monde imaginaire, de mon monde, cela a toujours été ma façon de m'exprimer. Je m'exprime souvent mal, ne sachant pas défendre mes idées par la parole. Faire du théâtre, et j'en ait fais six ans en tout, ce fut pour moi un précieux échappatoire au monde étouffant de la vie quotidienne, une sorte de thérapie par l'expression. Transmettre les paroles d'un autre en situation de jeux m'a toujours plu, et le trac passé, j'avais plaisir à jouer devant ma famille. Je crois que tout cela je le tiens de ma grand-mère qui allait souvent au théâtre, et nous aussi du coup.

 

Cet article est certes un peu personnel, mais partager un peu avec vous, aussi pour les amis qui consultent de temps à autre ces pages, ce que ma grand-mère a représenté pour moi, ce qu'elle fut en tant qu'être humain, était une manière pour moi de lui rendre un hommage mérité.

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 23:33

100e article dans la catégorie "Histoire"

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Le texte donné à la lecture est un commentaire d'un texte du chroniqueur et homme politique vénitien, Antonio Morosini (1363-1435).

 

INTRODUCTION

 

Les passionnés d'histoire connaissent tous Gênes et Venise qui, avec Florence, Naples et Rome, sont les cités italiennes les plus renommés. Pourtant, connaissons-nous vraiment leur histoire ? Ce texte de Morosini va peut-être nous permettre dans savoir un peu plus. En 1403 – date des événements relatés dans le texte – Gênes et Venise sont des États puissants, mais des États affaiblis par les incessantes guerres qui les ont confrontés tout au long du XIIIe et du XIVe siècle. Gênes est sous domination française et Venise se replie sur la constitution de son contado, c'est-à-dire l'étendue territoriale contrôlée et dépendant d'une ville. C'est aussi l'espace rural où la commune exerce son pouvoir public. Dans le cas de Venise, les historiens parlent de la Terre Ferme. En 1403, date inconnue s'il en est, Venise va remporter sur une flotte génoise, commandée par l'amiral Boucicaut, une bataille navale à Modon, au sud-ouest de la Grèce. L'extrait de la Chroniqued'Antonio Morosini (1363-1435) parle de cette bataille et de ses suites. Le texte, traduit du vénitien, est issu d'une compilation de la Société de l'histoire de France, publiée entre 1898 et 1902. Il s'intitule « Extraits relatifs à l'histoire de France (1396-1433) ».

Le texte n'est donc pas le manuscrit original. Toutefois, les compilateurs, Dorez et Lefèbvre-Pontalis, avaient le manuscrit original à leur disposition. Celui-ci existe toujours.

Les historiens ont fait analyser le papier du manuscrit ce qui leur permet d'affirmer qu'il date bien du XVe siècle, certainement fabriqué à Fabriano, ville sous domination vénitienne. Nous savons aussi qu'il fut certainement rédigé après 1418. En effet, Morosini écrivait sans doute au jour le jour, mais son manuscrit fut détruit sur décision du Conseil des Dix. La raison est obscure, mais les événements relatés auraient mis en danger la sécurité de la cité. Bien plus tard, Annibale Abati de Pesaro, qui l'acquiert on ne sait comment, en fait don au doge Marco Foscarini en 1756. En 1801, le manuscrit apparaît dans le bibliothèque de la couronne d'Autriche, acheté pour la modique somme de 10 880 livres. Le catalogue de cette bibliothèque sera établit en 1843 par Tommaso Gar qui publie se catalogue. La Chroniquereçoit une notice avec la description du contenu et la biographie de l'auteur.

Il apparaît que Dorez et Lefèbvre-Pontalis ont eut accès à ce manuscrit annoté. Finalement, par sa proximité avec le texte original, l'extrait en face duquel nous sommes est une source qui peut paraître intéressante car peu travaillé par les remaniements successifs que de nombreux documents médiévaux peuvent subir.

Seulement, il convient de nuancer cette première constatation.

Jean-Claude Hocquet signale que « peu de classes dominantes au monde ont attachés un tel prix à l'historiographie, à la chronique, qui magnifient dans une volonté apologétique sans égale le rôle des principales familles. »

Résultat : il faut prendre le texte avec prudence, sans pour autant le considérer comme totalement mensonger, car l'auteur pourrait avoir le réflexe de magnifier les événements qu'il raconte. En effet, les risques sont les exagérations, le recours au fantastique et aux analyses partisanes.

Pour comprendre le sens du texte, regardons comment Antonio Morosini a composé sa Chronique.

Auguste Molinier, dans le tome IV des Sources de l'histoire de France (1904), explique que les informations de Morosini sont de qualités diverses, mêmes si elles sont de première main, du moins concernant la période allant de 1388 à 1403.

Après 1388, la Chroniquede Morosini semble original, l'auteur ayant utilisé les nouvelles dont il a connaissance par les journaux de l'époque, les gazettes, et par les lettres qu'il reçoit de ses correspondants à travers l'Europe.

Morosini a également écrit une suite à sa Chronique, texte connu sous le nom de Diario. Son texte servit de source d'information à la Vie des dogesde Marino Sanudo et à la Chroniquede Pietro Dolfino. Un autres vénitien parle des mêmes événements dont il est question dans notre extrait. Il s'agit de Jacobo Zeno qui relate les hauts faits de Carlo Zeno, personnage important cité dans le texte.

Il ne convient pas de connaître uniquement la manière dont Morosini a composé son texte, mais aussi il s'agit de savoir qui il est pour comprendre sa vision des choses.

Déjà, il appartient à l'élite vénitienne. En effet, Jean-Claude Hocquet nous explique que « les nobles à Venise sont essentiellement ceux qui peuvent se prévaloir d'une généalogie, prestigieuse bien entendu, illustrée par la présence d'un doge ».

L'oncle d'Antonio, Michele, a été doge en 1382. La famille Morosini compte d'autres doges, aux XIIe et XIIIe siècles. Le père d'Antonio, Marco, habitait dans le centre de Venise, comme le stipule son testament, daté du 1er octobre 1368. Par le testament d'Antonio, daté du 1er mars 1377, nous savons que Marco est mort peu de temps avant, au début de l'année 1377.

Ce testament nous apprends surtout des choses intéressantes sur l'auteur de la Chronique. Nous savons qu'il possédait un esclave, Domenico. Nous avons aussi connaissance de sa richesse, qui s'élève à 1500 ducats or, plus des meubles et divers objets estimés à 200 ducats or. Il appartient à l'ordre de Saint-Dominique et à la confrérie des Pénitents de Santa-Maria della Misericordia. Il fera don de 570 ducats or à ses diverses ordres et associations de bienfaisance à sa mort. Comme tout citoyen vénitien de l'élite, il entre au Grand Conseil en 1388 à l'âge de 25 ans.

L'existence d'Antonio Morosini va de 1363 à 1435. Doris Stöckly, pour la période allant de 1350 à 1450 environ, parle « d'une « crise », d'une véritable dépression économique, due aux guerres et aux épidémies qui sévissent dans toute l'Europe. Ces facteurs ont eut des répercussions sur la démographie et sur la demande de biens de consommation, en particulier de blé. »

À ces troubles économiques, s'ajoute les guerres entre Gênes et Venise tout au long du XIIIe et du XIVe Siècle : la Première guerre entre 1261et 1270 ; la Deuxième guerre entre 1294 et 1299 ; la guerre des Détroits de 1351 à 1355 et la guerre de Chioggia, de 1377 à 1381, dont Morosini a été le contemporain.

Il faut ajouter à cela la peste, qui frappe l'Italie en 1349.

De fait, de 1349 à 1403, nous avons deux cités affaiblis, à la fois politiquement, militairement et économiquement. C'est dans ce contexte que s'inscrit le texte de Morosini et donc c'est au regard de ce contexte qu'il faut essayer de le comprendre.

Les événements de 1403, anodin car ces conflits épisodiques entre Gênes et Venise ne sont pas exceptionnels, permettent de nous montrer ce qu'était la lutte pour le contrôle des routes maritimes de la mer Méditerranée. L'intérêt supplémentaire du texte, c'est que l'usage de nouvelles pratiques, dans la seconde moitié du XIVe siècle, tel que la piraterie, les perfectionnements technologiques et l'évolution des réseaux commerciaux, a provoqué un changement des mentalités.

Il convient d'insister sur les limites du texte au niveau historique, puisqu'il parle peu de Gênes, ne mentionne que fort rarement, voire jamais, le nom de Boucicaut, pourtant gouverneur de la cité. Le texte reste aussi très centré – trop peut être – sur les pertes économiques de Venise. L'auteur détail le contenu des cargaisons des navires pillés par Gênes.

Peut-on parler d'une mise en avant d'une certaine « préférence nationale », doublé d'un fort ethnocentrisme ? Morosini, pour résumer très rapidement le texte, centre son discours sur les pertes économiques engendrées par les attaques des navires de Gênes après la bataille de Modon, remportée par Venise, décrivant avec précision les cargaisons et la valeur de ces cargaisons, ainsi que les circonstances dans lesquels elles ont été prises. L'exposé se fera en trois temps : les événements de 1403 dans une première partie ; les stratégies dans une seconde partie ; et les moyens dans une dernières partie.

 

I.LES ÉVÉNEMENTS DE 1403

 

En 1395, le doge de Gênes, Antonio Adorno, décide d'offrir la souveraineté de la ville au roi de France Charles VI. Le roi accepte au mois de mars 1396. Les troupes française prennent possession de Savone et de Gênes. Le maréchal Boucicaut devient gouverneur des deux cités en 1401. Il s'empare de la ville chypriote de Famagouste. À partir de l'île de Chypre, Boucicaut commence à piller les ports musulmans de Beyrouth, Tripoli et Alexandrie, alliés commerciaux de Venise. À Beyrouth, il s'empare même des entrepôts vénitien. La bataille navale de Modon, à la fin de 1403, fut une victoire de Carlo Zeno sur Boucicaut.

 

1.Les enjeux de la rivalité de 1403

 

Gênes, par cette entreprise de Boucicaut, cherche à conserver son monopole commercial sur l'ouest de la Méditerranée. En effet, elle assure des échanges avec les Flandres, la péninsule ibérique et les pays musulmans d'Afrique du Nord.

De cela, Morosini n'en parle pas du tout dans l'extrait à notre disposition ici. Dans le reste de la Chronique il est un peu plus ouvert, mais pas beaucoup plus. Dès l'abord, le texte nous renvoie cette impression particulière de quelqu'un qui reste enfermée dans ses affaires, s'occupant de celles des autres que lorsqu'elles le touche directement. C'est une limite du texte qu'il faut avoir à l'esprit.

Pour Venise, Morosini est plus explicite quant aux enjeux de la rivalité. La cité est fragile et elle doit préserver le contrôle de l'Adriatique coûte que coûte.

Venise défend Constantinople, la capitale de l'Empire byzantin, depuis la croisade de 1204. De plus, la cité contrôle la Romanie et possède le monopole sur les comptoirs de Caffa, de La Tana et de Trébizonde en mer Noire.

Ajoutons toutefois que, suite au traité de Turin, en 1381, qui clôt la guerre de Chioggia, Venise a perdu la Dalmatie au profit du royaume de Hongrie.

Venise est donc sur la défensive et cela se ressent dans le texte lorsque Morosini note que les galères génoises viennent jusque dans le Golfe de Venise pour s'emparer des navires vénitiens (lignes 8 à 9). La cité de Venise se doit de consolider son assise commerciale par une intervention de l'État dans l'activité économique. Pour un citoyen, membre de l'élite, une défaite militaire, une erreur stratégique, peu l'entraîner en prison.

Regardons ce que Morosini nous livre sur l'organisation, sur le fonctionnement de Venise.

 

2.Le fonctionnement de Venise

 

Morosini nous livre en fait peu d'éléments, mise à par la mention qu'il fait du Doge, du Conseil, à la fin du texte, et du lien hiérarchique qu'il sous-entend entre Carlo Zeno qui aurait délivré des lettres de commission (c'est-à-dire des lettres de course) à Mocenigo, pour rétablir l'ordre suite aux actes de piraterie des génois.

Depuis 1314, grâce au Livre d'Or, sorte de registre d'état civil, les historiens connaissent avec précision les naissances, les mariages et les décès des membres de l'aristocratie.

Déjà, les titres de noblesses n'existent pas. Les membres de l'élite se désignent sous le titre de « ser » et de « messer ». Ces deux mots sont présents dans le texte de Morosini, chaque fois qu'il écrit le nom d'un personnage.

Le Doge – Morosini cite le doge Michele Steno (mort en 1413) – est élu à vie et préside les Conseils, sans toutefois avoir le droit de voter. C'est un personnage influent, même si son pouvoir est limité par celui de l'aristocratie, de laquelle il est d'ailleurs issue.

En effet, il est élu par le Grand Conseil, qui domine réellement la vie politique vénitienne. Morosini y est entré en 1388 à 25 ans car c'est l'âge minimum pour avoir le droit de siéger, un peu comme la majorité dans nos démocraties.

Vers 1400, le Grand Conseil est composé d'un millier de membres. Ce sont eux qui élisent le Doge.

Le Grand Conseil nomme les conseillers, les inquisiteurs, les procurateurs de Saint-Marc et les magistrats. Il gère aussi la Quarantia, composée de 125 membres, qui sert de tribunal.

Le Conseil des Dix, dont les membres sont également issu du Grand Conseil, est un organe de haute police, créé en 1310, et il gère les affaires politiques internes.

Il en est question dans le texte de Morosini à la ligne de 49. Du moins, pour moi, c'est de lui qu'il parle.

D'ailleurs, ces pouvoirs sont étendu car il possède des fonds secrets et des informateurs (des espions). Il peut même condamner à mort le doge.

Carlo Zeno (1334-1418), dont il est question dans le texte, a été procurateur de Saint-Marc et grand amiral vénitien. Les procurateurs sont les seconds personnages de l'état.

Les trois inquisiteurs sont, quant à eux, chargés de détecter les actes d'intelligences avec l'ennemi.

Morosini, sans que l'on sache réellement les charges qu'il assumé, apparaît comme quelqu'un d'informé. Il a accès des renseignements précis, concernant à la fois les faits et gestes des génois dans les différents ports, mais aussi concernant les cargaisons des navires.

Ce point sur le fonctionnement de Venise a pour objectif de mieux comprendre comment Morosini pense les événements au regard des institutions de la cité.

 

II.LES STRATÉGIES

 

1.Le « Grand Commerce »

 

Les grandes cités mènent des politiques qui favorisent le contrôle des routes maritimes et la conquêtes des marchés en Méditerranée et au-delà, mais qui visent également à assurer les approvisionnements de la métropole en produits stratégiques.

Gênes et Venise sont très impliquées dans les conflits internes à la péninsule ce qui détournent parfois leurs efforts de la Méditerranée. Il est évident, et cela transparaît largement dans tout le texte de Morosini, que la compétition sur les mers et le contrôle des routes maritimes permet la domination commerciale des cités.

Des trouvailles techniques, comme le gouvernail d'étambot, la boussole et les cartes, vont rendre la navigation plus facile et donc moins dangereuse.

À Venise, les navires privés, armés par des particuliers, constituent la majorité des navires sous pavillon vénitien. Les capitaines, dont nous avons les noms dans le texte, appartiennent à de noble familles patricienne.

Quant aux types de navires utilisés, l'historien, pour les connaître, peut s'appuyer sur les textes et sur les graffitis. Morosini nous donnent des détails intéressants. Il cite la galère, la coque, la nef, la barque et le grip.

Les grandes galères marchandes faisaient environ 42 mètres de long pour un tirant d'eau de 2 mère et demi. Elles peuvent transporter 150 tonnes de marchandises. Le système des convois n'est pas encore normalisé, même si Morosini montre que les navires navigues souvent deux par deux. Venise était capable de mobiliser des flottes de combat de six à dix galères. La flotte de Mocenigo en compte six (ligne 31).

Seulement, pour armer des flottes de cette importance, il faut investir de l'argent. Les sommes cités par Morosini concernant la valeur des cargaisons est une indication.

 

2.L'investissement financier

 

Le XIVe siècle est celui du commerce maritime international. Les villes italiennes n'utilisent plus la voie fluviale pour traverser l'Europe. Elles passent par le détroit de Gibraltar pour rejoindre le Portugal, puis gagner la France, l'Angleterre et parfois le Saint-Empire. Certains navires vont en Mer du Nord et dans la Baltique. Cette mutation du commerce international est très important pour comprendre la montée en puissance des villes italiennes, particulièrement de Venise.

 

L'Incanto

 

À Venise, à cette époque, se met en place le système de l'Incanto, que décrit Stöckly dans son livre intitulé Le Système de l'Incanto des galées du marché à Venise (fin XIIIe-milieu XVe Siècle) (1995) et que vient complété, de manière très synthétique, Alberto Tenenti dans un article – certes assez ancien – publié en 1961 dans les Annales. « Le moteur du mécanisme est le contrat établi entre l'État, fournissant désormais les bateaux, et les armateurs qui, moyennant le paiement des enchères, assument la responsabilité de la navigation et s'assurent les droits de transport ».

 

L'esclavage

 

Dans le cas de l'esclavage, il s'agit d'un investissement. Les esclaves, dont Gênes et Venise faisaient le commerce, étaient vendus sur place. Ces esclaves servent souvent de domestique pour les familles aristocratiques. Les esclaves viennent de mer Noire, de la colonie de Caffa, plaque tournante de la traite médiévale. Ce trafic va durer du XIIIe au XVe siècle. La papauté s'y oppose en terre chrétienne, c'est-à-dire sur le continent européen. De plus, peu à peu, les États italiens vont être confrontés au surnombre des esclaves dans les villes. Toutefois, pour que la traite soit possible, tout comme le commerce en général, il faut aux cités des assises territoriales.

 

3.La domination coloniale

 

La domination coloniale est avant tout politique, par le développement d'institutions et d'administration liées à cette domination, tant en métropole que dans les colonies.

L'intérêt de ces possessions, notamment des îles, réside d'abord dans le contrôle des routes maritimes qu'elles permettent puisqu'elles constituent la possibilité de faire des escales et des points d'appui pour les flottes (comme c'est le cas de Pétra et de Modon dans le texte de Morosini).

Morosini montre surtout qu'elles font l'objet, ces « colonies », d'une exploitation économique. La Crète, que Morosini cite ligne 48, fait l'objet d'un contrôle étroit de Venise. Elle livre du blé et du sucre. Chypre développe la canna à sucre également. Le contrôle du commerce par l'État transparaît dans le texte puisque Lionardo Mocenigo, écrit Morosini, est envoyé par le grand amiral, Carlo Zeno, à Pétra « pour sûreté de nos deux coques ».

L'État tout entier est impliqué dans la protection des convois et des navires. L'attaque d'un navire pouvant constituer un prétexte de guerre. Venise a occupé de nombreux territoires, surtout les îles et les ports pouvant servir ses intérêts commerciaux. Les colonies d’exploitation la ravitaillaient en vin, en céréales, en fruits, en miel, en bois et matériaux de construction.

Trieste et l’Istrie, Zara, Raguse (qui affirmera ensuite son indépendance), Spalato, ont fait partie des possessions vénitiennes dans l'Adriatique. Au début du XVe siècle, la République possédait, au Levant : Corfou, la Crète (Candie) (achetée au marquis de Montferrat. Escale très importante sur la route de Chypre, de Beyrouth ou d’Alexandrie.), Coron et Modon (lieux de la bataille dont il est question dans le texte, surnommés « les yeux de la République », situés à l’extrême sud du Péloponnèse) Négrepont (Eubée), Chypre

Cet ensemble formait des escales, des places stratégiques sur la route de Constantinople, de la Mer Noire, de la Syrie ou de l’Egypte.



III.LES MOYENS

 

1.La « stratégie navale » de Venise

 

À Venise, le lien entre la flotte et le milieu maritime est étroit, autant parmi l'élite que parmi les gens du peuple car dans leur esprit la domination des mers ne pourra se faire que si la cité possède un dispositif portuaire adapté à ces ambitions politiques.

Dans l'esprit de Morosini, ce « lien » est évident puisqu'il s'attache à la stratégie maritime de sa ville et aux pertes en terme de ressources. En fait, les vénitiens ont compris que la domination passe par le contrôle d'une flotte puissante et efficace.

Un État fort permet d'exporter un modèle politique et économique dans les « colonies ».

Comme le rappel Morosini à la ligne 4, l'emblème de la cité est la bannière de Saint-Marc (auteur d'un évangile de la Bible). C'est un symbole.

Au sein de l'aristocratie, la discipline était stricte : les généraux risquaient la destitution en cas de défaite lors d'une guerre (Morosini semble reprocher son inaction à Mocenigo, ajoutant que le Conseil n'a pas procédé d'enquête contre lui) ; le déplacement d'un personnage ou de marchandises devaient être avalisé par une autorisation de l'administration (Mocenigo, explique Morosini, est en possession d'une lettre de commission signé par Carlo Zeno, grand amiral, l'autorisant à sortir du Golfe pour attaquer les navires ennemis).

Prévoir les fournitures et les provisions (les biscuits et les rames, par exemple, cargaison du premier navire dont parle Morosini), assurer le recrutement des équipages et gérer les communications entre les bases navales demande une réelle compétence, dont Morosini semble d'ailleurs très au fait. Morosini recense, dans sa Chronique, en moyenne, à peu près 25 départs par an.

Les convois de galères marchandes (mude) gérés par les patriciens en collaboration avec l’État avaient été institués au début du XIVe siècle, afin de rentabiliser les navires en temps de paix et d’améliorer la sécurité des marchands. La navigation de ligne, abondamment attestée dans les documents à partir des années 1330, fut d’une exceptionnelle constance et ne subit que de rares modifications jusqu’à l’abandon de son monopole par Venise, en 1534, et à sa disparition définitive peu après 1560.

 

2.La force génoise

 

Les navires corsaires contribuent, de manière complexe il est vrai, à l'affirmation de cette domination. Le maréchal Boucicaut, français commandant la flotte génoise et dirigeant la cité, est assimilé à un « pirate » par Morosini lui-même dans d'autres parties de sa Chronique.

Les plus actifs dans la pratique de « la course » sont les Catalans et les Génois. Gênes n'est pas capable d'affirmer sa souveraineté sur mer, mais localement, par des attaques, parfois « à tort et trahison » nous dit Morosini, elle peut réussir quelque coup d'éclat.

Morosini, en effet, insiste sur la méthode des Génois pour s'emparer des navires vénitiens. Il décrit les tromperies et les lâchetés des génois (« déployant l'enseigne de Saint-Marc » ; « attaquèrent de nuit » ; « rompre contre nous les traités »).

Les navires génois, comme nous le lisons dans le texte, attaquent les navires et opèrent des razzias, capturent les équipages (Morosini le mentionne à plusieurs reprises). Le rachat des captifs devient un enjeu économique. Il est réglementé.

La prise illégale d'un navire, par exemple en violation d'un traité de paix, comme c'est le cas dans le texte, autorise les poursuites.

Concernant les corsaires (ou les pirates, les deux termes avaient le même sens au moyen-âge), Morosini spécifie que Mocenigo est en possession d'une lettre de commission, c'est-à-dire du lettre de marque, lui permettant d'arraisonner les navires ennemis.

 

CONCLUSION

 

L'auteur veut montrer que leur défaite n'a pas empêché les Génois d'utiliser la piraterie pour s'emparer de navires vénitiens et que la réaction de la cité n'a pas été assez énergique (« il ne voulu point, afin de ne pas entrer en plus grande guerre avec eux » (l.46-47)). L'auteur insiste sur la faiblesse de Gênes (« très mal en point » (l.1)) et sur les grandes pertes de Venise (détail des cargaisons perdues). Il parle de l'attitude arrogante et provocante de Gênes, sous-entendu humiliante pour Venise (« dans notre Golfe » (l.9)). Finalement, il met l'accent sur la faible réaction de Venise qui se contente de protéger ses navires sans causer des dégâts chez l'adversaire afin de ne pas provoquer de conflit ouvert (« très grand et notable dommage eût pu être infligés aux Génois » (l.41)). Il a, selon moi, trois caractéristiques :

  •  
    • Il est rationnel : description des navires, de leur cargaison et de leur valeur monétaire (« patron », « chargement », « valeur en ducats d'or »)

    • Il est ethnocentrique : insistance sur la trahison et la fourberie des Génois (« grand trahison en lui déployant l'enseigne de Saint-Marc » (l.4) ; « à tort et trahison » (l.20)).

    • Il possède des connaissances géographiques précises : connaît le nom de certains comptoirs (Majorque, la Romanie, La Tana, les Flandres, Cadix, Modon, Zionchio, Péra, Sinope, Caffa, la Crète, Constantinople).

 

Le texte est le révélateur d'une époque :

  •  
    • Peur de la piraterie car entraînant des pertes financières et commerciales avec la prise des navires et la demande de rançon pour la libération des marins prisonniers. → SÉCURITÉ DES ÉCHANGES

    • L'ouverture du commerce méditerranéen vers l'Europe du Nord avec tout ce que cela entraîne comme évolution des « mentalités » et des « techniques maritimes » → LIBÉRALISATION DES ÉCHANGES.

    • La protection de ses intérêts particulier, ou de ceux d'une classe sociale, appartenant à un État. → VISION « NATIONALE » DES ÉCHANGES

 

Finalement, Venise nous apparaît, sur le plan militaire, ancrée dans les réalités géopolitiques de son temps, alors que se développe les prémisses du capitalisme moderne, que certains historiens, comme Jacques Heers, qualifie de « pré-capitaliste », même si le libéralisme économique, tel qu'il apparaîtra au XVIIe siècle, mais surtout au XVIIIe, n'existe pas encore.

L'esprit de Morosini est donc révélateur de son époque avec la volonté de décrire une situation – la rivalité entre Gênes et Venise en 1403 – en regard de ses conséquences sur l'activité de l'élite marchande vénitienne – profits (la valeur des cargaisons est parlante) et pertes (prise de cette cargaison par les navires génois).

Le texte est donc utile, vous l'aurez compris, pour apprendre des choses sur Venise, sur la navigation et le commerce à cette époque, même s'il faut prendre avec précaution la présentation des événements par l'auteur, notamment ses « oublis » (ne parle pas de Boucicaut).

 

Simon Levacher,

Licence 3, Université du Havre

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Morosini, Dorez, Lefèvre-Pontalis, Germain (éd.). Chronique d'Antonio Morosini, extraits relatifs à l'histoire de France4. Étude sur Antonio Morosini et son oeuvre.

Annexes et tables. 1902.

 

Doumerc (Bernard), « Le dispositif portuaire vénitien (XIIe-XVe siècles) », dans Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 35e congrès, La Rochelle, 2004, « Ports maritimes et ports fluviaux au Moyen Age », p.99-116.

 

Hocquet (Jean-Claude), Capitalisme marchand et classe marchande à Venise au temps de la Renaissance. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 34e année, N. 2, 1979. pp. 279-304.

 

Hocquet (Jean-Claude), Solidarités familiales et solidarités marchandes à Venise au XIVe siècle. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 27e congrès, Rome, 1996. pp. 227-255.

 

Hocquet (Jean-Claude), Venise et la mer, XIIe-XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2006.

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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 18:55

L'histoire est vue comme le récit d'un passé humain. L'histoire est-elle une science ou relève t-elle de la littérature ? 

 

L'histoire, à l'origine, est un récit, basé sur le mythe, sur le devoir de mémoire ou sur la chronologie.

 

Un événement cerne l'humain tel qu'il a été dans le passé. Il devient un fait historique parce qu'il prend sens pour les hommes d'une époque. Tout les événements ne sont pas des faits historiques.

 

Les hommes ont commencé à recherché la vérité du passé à travers le récit. Michelet est un écrivain. Il raconte l'histoire pour en retransmettre l'humanité, l'âme du passé. Cette vision de l'histoire est mystique, surtout elle est spiritualiste.

 

Rechercher ce que l'histoire a été, au-delà du récit, c'est franchir un grand pas : passer de la littérature à la science. Tout le XIXe siècle européen est imprégné de cette recherche. L'histoire doit être objective, c'est-à-dire présenter la réalité des faits historiques, en donner un récit le plus réaliste possible. L'allemand Léopold Ranke souhaitait « montrer purement et simplement comment les choses se sont produites ».

 

Il a fallu du temps pour que les hommes prennent conscience du rationalisme des faits historiques. Il restait à élaborer le mécanisme de la preuve historique.

 

L'idée qui surgit est centrale : il faut prouver le fait historique. La preuve est un élément fondamentale de la science. Plusieurs moyens sont disponibles à l'historien pour cela : les documents (avec la critique interne (interprétation) et externe (authenticité)), les sciences auxiliaires (archéologie, héraldique, etc.)

 

Le « problème » de l'histoire est que son objet d'étude – le passé humain – est particulier et unique. Ce n'est pas mesurable comme le nombre des décès ou des naissances dans un groupe humain donné. De fait, le démographe est plus scientifique que l'historien, alors même que l'historien utilise ce que le démographe lui propose, voire même fait œuvre lui-même de démographe.

 

Dès lors, apparaît l'idée à laquelle tout historien est d'accord : ce qui est scientifique dans l'histoire ce sont ses méthodes, non ses résultats. Cela peut paraître paradoxe. Comment une discipline dont les méthodes sont scientifiques, ne serait pas elle-même une science ?

 

Chacun peut-il construire sa propre interprétation du passé simplement parce que l'on considère que seul les documents détiennent la vérité ? C'est ridicule, car un historien sait très bien qu'un document est parfois bourré d'erreurs.

 

Survient alors une question : peut-on connaître l'histoire ? Existe t-il une connaissance historique ? Marrou va révolutionner, tout en reprenant les pensées précédentes, la manière de voir l'histoire. L'histoire n'est plus science du passé, mais connaissance du passé. Elle n'est donc plus un récit, mais elle n'est pas non plus une science. Elle est entre les deux.

 

L'histoire n'est pas uniquement l'étude du passé, ou la recherche de ce qui s'est passé, mais c'est le résultat auquel elle aboutit. Le récit historique n'est pas un roman, c'est une connaissance du passé. Elle élabore la vérité.

 

L'histoire vise la vérité du passé par des moyens scientifique. Son objet n'est pas scientifique, mais ses méthodes le sont. L'historien doit expliquer ce qu'il voit, ce qu'il a sa disposition en terme de documents, de faits. Il doit trier et choisir, reconstruire ce qui s'est passé.

 

L'histoire, finalement, est une explication du passé. L'histoire est le Présent, plus le passé. Il n'y a pas d'histoire sans passé, et de présent sans histoire, c'est-à-dire sans passé. La connaissance de l'histoire est un lien entre le connu (le passé) et le connaisseur (l'historien).

 

L'historien regarde le passé en fonction du présent, en fonction des moyens techniques qu'il dispose et des informations nouvelles qu'apportent, par exemple, l'archéologie, assez régulièrement.

 

Certes, à partir de là, l'histoire est avant tout une interprétation d'un passé en fonction d'un présent. Pour certaine périodes reculé que la préhistoire ou la paléontologie étudie, peut-on dissocier le passé humain du passé biologique ? Si le comportement de l'homme est abstrait, dans le sens où il correspond à une intention de faire quelque chose, l'histoire ne peut être que abstraite. Or, l'homme à des intentions parce qu'ils est biologiquement constitué de telle ou telle manière, le tout conditionné par son environnement ?

 

L'historien est attaché au contexte, à l'environnement et à l'espace dans lequel évoluent les hommes. Or, certains biologistes, certains paléontologues, certes minoritaires, montrent que l'homme peut évoluer indépendamment de son environnement.

 

Dès lors, les techniques employés ou créées par les hommes sont le résultat des besoins des êtres humains à une certaine période de l'histoire de la vie biologique de l'espèce. Or, ces besoins dépendent du cadre de vie, de l'environnement. De fait, cela pourrait expliquer que des espèces se sont créées et d'autres éteintes.

 

L'adaptation d'une espèce à son milieu est une idée de la biologie avant d'être une idée de l'historien. Seulement, il est indiscutable qu'un être humain, s'il vit dans un certain milieu naturel ou humain, social, va devoir s'adapter ou partir s'il n'est pas capable de s'adapter.

 

Ce constat, chacun peut le faire aujourd'hui. Vivre dans un désert ou dans la banquise nécessite de s'adapter à un milieu aux conditions de vie extrême. L'historien ne peut pas être indifférent à l'homme d'autrefois car il sympathise souvent avec lui parce que cet « autre » du passé reste un être humain et donc proche de nous par certain côté.

 

Croire que l'histoire est une discipline strictement objective est donc un non-sens. L'histoire n'est pas comparé à une intrigue policière pour rien. C'est un nœuds de passions, de forces et d'actions individuelles.

 

La connaissance historique se propose la tâche de tisser des relations, de trouver dans le désordre des événements, des significations, des intentions, des valeurs pour l'ordonner dans un récit.

 

Il ne faut donc jamais perdre à l'esprit que le passé, avant d'être passé, était du présent, aussi mouvant et en train de devenir qu'aujourd'hui.

 

L'histoire est donc une élaboration de l'esprit toujours ré-interprétables. 

 

Source principale : http://sergecar.perso.neuf.fr/index.htm

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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 03:57

Les résultats du 1er tour, en guise de rappel, avec les deux cartes de la France, réalisées par moi-même, représentant les candidats arrivés en tête dans les régions et les départements. En rose, Hollande, en bleu, Sarkozy, en bleu foncé, Le Pen :

 

Elections20112regions.jpeg Elections2012.jpeg

 

Maintenant, les cartes, également réalisées par moi, du 2e tour des élections, avec plus de nuances cette fois pour Hollande (- de 55% des voix (en couleur saumon), entre 55 et 60% (en rose), + de 60% (en rouge)) et pour Sarkozy (- de 55% (en mauve), entre 55 et 60% (en bleu), + de 60% (en bleu foncé) :

 

france_departements_4.jpeg france_regions_2-copie-1.jpeg

 

La réaction de la droite est totalement un non-sens. Pourquoi refuse t-elle la défaite ? Hollande a gagné, mais pour le camp perdant c'est un « usurpateur ». Il aurait volé la victoire a Sarkozy. Honnêtement, sommes-nous en démocratie ? « Oui », normalement ! Seulement, 51,6%, si c'est moins qu'on aurait pu l'espérer, c'est une victoire franche et nette. Donc, Hollande n'a volé sa victoire a personne, et encore moins à Sarkozy, dont je suis très content qu'il parte de la tête de l'État. La droite parle déjà de la « peur » qu'ils ont parce que la gauche est majoritaire dans les régions et vient de prendre le Sénat. Maintenant, un président socialiste, à droite de la gauche, mais c'est mieux que rien. La victoire de la gauche est logique et c'est un véritable soulagement, même si j'ai voté Hollande contre la droite et l'extrême-droite. J'attends de voir et j'espère qu'il tiendra ses promesses, ou du moins qu'il tienne un peu tête à l'Allemagne, qu'il ne laisse pas faire les banques sans rien dire. Restons réaliste, il ne fera pas grand chose et les législatives ne sont pas acquise. En 2007, la droite avec leur 53% pensait rafler l'Assemblée nationale. La gauche a bien résister. Ne soyons pas fou. Sarkozy a bien résister et l'extrême-droite attends son tour au tournant.

 

Le soutien du nouveau président avec le centre-gauche de Bayrou veut presque tout dire. La rigueur budgétaire sera une réalité des cinq ans à venir, surtout s'il n'obtient pas une majorité parlementaire conséquente. En tout cas, sur la télévision publique, on sent une sorte d'ambiance de satisfaction. Franchement, je crois qu'une partie de la France respire. Pour autant, le travail sera dur. Le bilan de Sarkozy est désastreux. Le chômage a augmenté, et ce n'est pas le seul fait de la crise. Sa politique a triplé le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (11 millions). Il a divisé le pays en faisant de la sécurité un mot d'ordre. Attaquer les immigrés, virer à l'extrême-droite et refuser sa défaite en laissant son camp remettre en cause le scrutin. Ce n'est pas « républicain », ça. Le nom de Hollande est beaucoup plus sympathique a prononcé que « Sarkozy ».

 

Pour décrire l'attitude irrationnel et scandaleuse de la droite dans sa campagne, il n'y a pas assez de mot. Cinq ans durant lesquels le jeune citoyen que je suis n'a cessé de dénoncé la politique de l'ancien Président de la République : il a tué la justice, méprisé la presse, écrasé la culture, servi ses copains les riches, enterré les libertés fondamentales, et il a fait un grand mal à la démocratie. Sarkozy serait « trop moderne » parce qu'il gouvernait comme un grand patron. Le capitalisme n'a rien de moderne, le néo-libéralisme non plus, le nationalisme encore moins.

 

Hollande est un démocrate, certes, quelqu'un qui n'a rien contre le libéralisme et le capitalisme, mais ne ressemble pas à Sarkozy sur plusieurs point. Il est un candidat des jeunes, se dit comme tel. J'attends de voir. Toutefois, concernant l'éducation, la culture, la politique, il a des positions moins à droite que Sarkozy. L'élection a été d'un ennui mortel. Les gens se sont paradoxalement mobilisé, mais sans ferveur. Hollande va devoir gérer les conneries de Sarkozy et tenter de rétablir une démocratie plus apaisée.

 

Ajoutons, pour finir, que la femme de Hollande, celle qui va devenir la première dame de France, n'appartient au Show-business comme Carla Bruni. Elle est journaliste, ne se montre pas comme une star. La première impression du nouveau président est positive. Il s'est montré comme il était avant ce qui laisse redouter qu'il « change », qu'il se laisse emporter par le pouvoir. Pourtant, il laisse l'image d'un homme de terrain, plutôt réaliste, gardant un certain humour. Cela va changer de « l'humour » de Sarkozy, cassant.

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